Après le séisme, 250 maisons sont envahies par l’eau de mer aux îles Cayemites – HB News


Le séisme du 14 août 2021 n’a pas laissé que des maisons endommagées aux îles Cayemites, territoires adjacents de la République d’Haïti. Depuis l’évènement, la localité de Pointe Sable, sur l’île de la grande Cayemite, fait face à un étrange phénomène.

L’eau de la mer envahit les maisons situées sur la côte, et ne cesse de s’infiltrer partout, régulièrement, et progressant chaque fois un peu plus.

Selon Wisly Jean Louis, habitant de Pointe Sable, cela ne s’est jamais produit de son vivant, même lorsque la marée était haute. Plus de 250 maisons sont ainsi piégées par l’eau de mer. Bony Kenson, maire de la commune, croit que le tremblement de terre est à l’origine de cette nouvelle catastrophe.

Si pour le moment rien n’est encore certain quant à l’origine du désastre, il est démontré depuis quelque temps que les séismes peuvent faire augmenter le niveau de la mer. Ajouté aux changements climatiques qui ont eux aussi un effet durable sur élévation des océans, le pire est peut-être encore a venir pour Pointe Sable, en particulier, et pour les zones côtières d’Haïti en général.

De l’eau partout

Lorsque les voisins de Wisly Jean Louis ont vu la mer qui s’avançait assez rapidement vers eux, ils se sont d’abord montrés incrédules. Pour eux, l’eau ne continuerait pas à augmenter ; ce n’était qu’une marée haute un peu plus particulière. Mais lui, il sentait que ce n’était pas normal.

Je ne suis pas un expert, concède-t-il, mais je pense que c’est la terre qui est en train de s’enfoncer petit à petit. Il y a des maisons qui sont justement en train de s’enfoncer

« J’habite assez près de la mer, dit Jean Louis. De ma maison je peux la voir. Et cela ne s’est jamais produit auparavant que l’eau laisse ses limites pour envahir la terre. L’eau monte rapidement, elle reste quelques heures, et elle s’en va tout aussi rapidement. Mais elle revient à chaque fois. »

Trois ou quatre jours après le tremblement de terre, la calamité a débuté. Devant cette eau qui semble vouloir envahir leur territoire, Jean Louis a pris une décision difficile : il a envoyé sa femme et son bébé aux Cayes, par peur du pire.

L’homme de 31 ans se présente comme commerçant. Il achète en gros et revend tout type de produits, des cosmétiques à l’alimentation. Il ne dort plus chez lui depuis des semaines, et loge chez un ami qui habite un peu plus haut, là où la mer n’est pas encore arrivée.

Mais Wesly Jean Louis se demande si un jour, toute la localité de Pointe Sable ne sera pas sous les eaux. « Je remarque que chaque fois que l’eau monte, elle dépasse la limite où elle s’était arrêtée auparavant », s’inquiète le père de famille.

Ce constat, Yves Miclisse l’a fait aussi. Sa maison est inondée, chaque fois que la marée augmente, depuis le séisme. Il s’occupe d’une chaloupe qui transporte des malades vers la côte Sud du pays, dans des hôpitaux.

« Avant, quand je voulais réparer la chaloupe, j’attendais la marée haute, explique-t-il. Malgré cela, j’avais besoin de l’aide de trois ou quatre personnes pour la ramener sur le rivage. Maintenant, je le fais tout seul car l’eau arrive loin dans les terres. »

Pour Sarah Jean, détentrice d’un master en durabilité avec une spécialité en résilience côtière, c’est probablement parce que la côte s’effrite, vu que la zone est très sableuse. Il est aussi proable qu’elle s’enfonce, a cause de la forte secousse qui a eu lieu. “Chaque fois que la mer se retire, elle s’en va avec un peu de terre”, croit-elle.

Deux géologues qu’HB News a contactés ont estimé ne pas avoir assez de données pour se prononcer, surtout que Pointe Sable semble être pour l’instant la seule zone concernée. Ils admettent cependant que le phénomène est très curieux. Il y a quelque temps, une plage de Port Salut, elle aussi appelée Pointe Sable, a subi un phénomène similaire.

Contrairement à Wesly Jean Louis, Yves Miclisse se résigne à rester dans sa maison malgré l’eau qui l’a envahie. Sa femme, ses enfants et lui n’ont nulle part d’autre où aller, explique-t-il. « On s’y habitue, fait-il d’une voix lasse. Mais je me demande si mes enfants ne seront pas malades à cause de cette eau. »

Aucune aide de l’Etat

Bony Kenson est l’un des maires intérimaires de la commune des Cayemites. Il se désole de ne pas pouvoir apporter une réponse à cette catastrophe, par manque de moyens. Les autorités centrales de l’Etat n’ont pas daigné s’enquérir de la situation, selon ses dires.

« Depuis le cyclone Matthew [en 2016], il y avait déjà des maisons endommagées qui n’ont jamais été réparées. Après le tremblement de terre, cela a empiré. Mais à part deux organisations internationales, et la protection civile, personne ne s’est penché sur le cas des Cayemites », regrette-t-il.

Le maire assure qu’après le tremblement de terre, il s’était rendu à Pointe Sable et avait constaté que la mer semblait s’être élevée par rapport à la terre. « Je ne suis pas un expert, concède-t-il, mais je pense que c’est la terre qui est en train de s’enfoncer petit à petit. Il y a des maisons qui sont justement en train de s’enfoncer. »

Selon le maire, après le tremblement de terre, le sol de quelques maisons était fissuré, et l’eau avait jailli de partout. « C’est comme si la mer cherche à s’installer indéfiniment dans la zone, analyse le maire. Après le séisme, quand on pénétrait dans une maison, on voyait qu’il y avait du sable blanc à l’intérieur. »

Pour Yves Miclisse, la solution doit venir de l’Etat, et il pense à un barrage, qui empêcherait l’eau de traverser le rivage. Mais selon le maire Bony Kenson, un barrage coûterait des milliers de dollars, un argent qu’il ne sait pas où trouver. « La solution serait de relocaliser les victimes parce que je suis convaincu que même un barrage n’arrêtera pas la catastrophe, puisque l’eau avait déjà infiltré les craquelures du sol causées par le tremblement de terre. »

Sarah Jean croit elle aussi qu’un barrage serait coûteux. Il faudrait d’après elle penser a s’adapter à l’écosystème et construire d’autres maisons qui tiennent compte du phénomène, mais elle concède que dans notre culture nous n’avons pas l’habitude de maisons sur pilotis par exemple. La solution définitive serait de délocaliser les gens, si le phénomène prend encore plus d’ampleur.

 

Une commune en difficulté

Ce drame se passe dans une commune récemment créée. C’est en juillet 2020 que le président Jovenel Moïse a élevé les Cayemites au rang de commune. Il s’agit de deux îles, la petite et la grande Cayemite.

Les Cayemites font partie des six îles satellites de la République d’Haïti, aux côtés de l’île de la Tortue, l’île à vache, l’île de la Gonâve, la Grande Caye et la Navase. Selon des estimations de l’année 2015, environ 5000 personnes vivaient sur les îles Cayemites, alors sections communales.

Les zones les plus connues de l’île de la grande Cayemite sont Anse à Mâcon, Anse du Nord et Pointe Sable. Les services de l’Etat ne sont pas encore totalement établis sur l’île. « Il y a des écoles nationales, mais pas de lycées là où je suis, dit Wesly Jean Louis. Et quant à la justice, il faut se rendre à Anse à Mâcon pour trouver un tribunal. »

L’eau est un autre élément rare. Wesly Jean Louis explique que la plupart des habitants de Pointe Sable puisaient de l’eau dans un trou qui existe depuis longtemps, à défaut de l’eau de pluie. Cette eau est à peine potable, et à une forte teneur en sel, mais des habitants en boivent.

Changements climatiques

Ce qui se passe aux îles Cayemites sort de l’ordinaire, et aucun lien formel n’a encore été établi entre le séisme et la montée de la mer. Mais d’un autre cote il est certain que le changement climatique a lui un effet déjà avéré sur le niveau des mers en général.

La solution serait de relocaliser les victimes parce que je suis convaincu que même un barrage n’arrêtera pas la catastrophe, puisque l’eau avait déjà infiltré les craquelures du sol causées par le tremblement de terre.

D’après Sarah Jean, toutes les zones côtières d’Haïti sont menacées. En 2015, Haïti était classé sixième parmi les pays les plus vulnérables aux effets du changement du climat.

La spécialiste en durabilité se désole que le sujet ne semble pas être une priorité pour les citoyens et les décideurs, même si beaucoup comprennent la gravité de l’heure.

Jameson Francisque



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