Bandits et entreprises dansent un tango mortel à Drouillard – HB News


Des sommes importantes et des emplois sont directement offerts aux gangs pour permettre le fonctionnement de certaines grandes entreprises. Ceci n’empêche pas que leurs employés soient assassinés régulièrement

En plein milieu du Carrefour Drouillard, s’étend fièrement l’édifice de la marque Rika. La société créée par Yonel Elizée œuvre dans la vente et la distribution d’aliments conservés, cela fait déjà 28 ans. Cependant, ceci constitue un récit du passé.

« Depuis deux ans, mes portes sont fermées », affirme Elizee à HB News. La marque développée et vendue par Vereli Products Inc. compte désormais un seul client qui importe du poisson Rika. Secret professionnel l’exige, ni l’identité ni le pays de ce client ne sont révélés à HB News.

L’insécurité criante est directe indexée. Échanges de tirs, kidnappings, braquage de véhicules… les drames sont monnaie courante à Drouillard. « Que des employés soient blessés par balle dans l’enceinte même de l’institution est devenu la norme », regrette le responsable d’un port dans les environs requérant l’anonymat pour sa propre sécurité. « Au moins cinq employés du port en sont morts depuis 2017 », poursuit-il.

Fonctionner dans ce périmètre pris en otage par des gangs n’est donc pas évident. Le 1er avril dernier, l’organisation non gouvernementale médicale humanitaire internationale, Médecins Sans frontières a annoncé une suspension de ses activités à Drouillard pour « incapacité d’avoir une garantie de sécurité pour son staff et ses patients. »

Cependant, si les entrepreneurs sont tous d’accord sur la montée de l’insécurité dans le périmètre, tous n’envisagent pas de plier bagage. Le professeur James Darbouze tente d’expliquer cette situation par le positionnement même du carrefour. Localisé au niveau de la Nationale numéro 1, Drouillard fait partie de l’axe qui, de la Saline à Bon Repos, compte les principaux quartiers populaires de la sortie nord de Port-au-Prince. Et cela, dit-il, lui confère une certaine importance.

Pour continuer à résister, ces entreprises parlent alors de financement de projets sociaux dans la zone. Ce qui, fort souvent,selon notre source anonyme, n’est ni plus ni moins que des pots-de-vin versés aux bandits pour payer leur droit de fonctionnement.

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Drouillard regorge d’entreprises. Rika. Étoile du Nord S.A. spécialisée dans la fabrication d’aliments. Plus loin, la société privée E-Power, construite depuis 2010 sur plusieurs hectares de terre. Et juste en face, un large terrain appartient à la Brasserie nationale d’Haïti, dont les opérations principales se trouvent sur la route de l’aéroport.

Pour toutes ces institutions, la réalité est la même. Elles sont placées dans une zone rouge. « Ce sont les gangs qui font littéralement loi dans ce bidonville de Port-au-Prince depuis au moins quatre ans », affirme le patron de l’Étoile du Nord, Frantz René Kenneth Michel. Dans un port se situant dans les environs, ce sont eux qui décident de qui on peut engager comme manutentionnaire.

« Quand les bateaux débarquent, explique notre source, ce sont les membres et proches de gangs qui viennent travailler », dit la source. Cette situation fait que ces malfrats se retrouvent sur le payroll de l’entreprise comme tout employé normal.

L’affaire ne s’arrête pas là. Il faut les payer pour tout. Y compris pour que les vrais salariés du port puissent venir travailler. Le contraire devient impossible puisque les bandits criblent parfois de balles l’institution. Et des employés en sortent souvent victimes. Sous menace, le port verse alors des centaines de milliers de gourdes comme frais de fonctionnement de manière régulière.

Ce type de rapport entretenu avec ces gangs finit par coûter cher aux entrepreneurs. En octobre 2021, la directrice de Carribean Craft, Magalie Dresse a révélé à Associated Press que pour livrer ses produits d’art et d’artisanat à l’étranger, elle doit payer un gang. Pour la dame, l’argent donné constitue une garantie que tout se passera bien. Car avant d’arriver au port, ses conteneurs doivent passer par des zones contrôlées par des bandits.

D’autres patrons ont, comme elle, recours à cette pratique. Dans les cas extrêmes, certains vont jusqu’à « avoir leurs propres gangs ».

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En dépit des menaces, « investir dans la commune de Cité Soleil n’est pas un hasard, mais un choix calculé », a révélé l’ancien patron de e-Power, Carl-Auguste Boisson dans une interview accordée à HB News en 2021. L’homme d’affaires n’a pas voulu insister sur ce choix en question, mais a mentionné l’importance de la communauté de Cité Soleil pour la Compagnie. « e-Power a déjà dépensé plus de deux millions de dollars américains rien que dans des projets sociaux », avait déclaré Boisson.

D’après l’ancien patron de l’entreprise énergétique, le statut même de la Compagnie prévoit qu’une partie du revenu est destinée à ces programmes sociaux. Il s’agit de tournois sportifs, de centre de santé, de fêtes de fin d’année, ou encore de la bibliothèque de Cité Soleil.

Les projets sociaux permettent aux business de redistribuer une petite partie de leurs richesses aux communautés dans lesquelles ils opèrent. Dans certains cas, ils cachent des relations douteuses. « Ce sont des farces », tranche le responsable du port cité plus haut. Fort souvent, ce ne sont pas de simples civils, mais « les bandits qui abordent les entreprises en présentant un projet pour lequel ils veulent un financement ». Accepter de leur donner de l’argent reste donc avant tout un financement de gangs, selon la source, directement au courant des pratiques.

De son côté, Kenneth Michel de l’Étoile du Nord dit ne pas investir de millions de dollars américains. Mais, cela ne l’empêche pas de s’engager auprès de la communauté de Cité Soleil à travers différentes activités. L’une d’entre elles est que le petit mil ou sorgho de l’Étoile du nord S.A. est servi gratuitement dans des cantines scolaires de la zone.

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Le positionnement de Drouillard peut se révéler stratégique pour tous types d’activités.

« Pour bien appréhender l’importance de Carrefour, dit le professeur James Darbouze, il convient de se rappeler que cette route est l’une des plus anciennes du réseau routier d’Haïti. Elle en fait partie depuis la période coloniale. Et pendant longtemps, une partie essentielle de l’activité économique s’effectuait le long de la Nationale # 1 puisqu’elle relie la capitale à la deuxième plus grande ville du pays (Cap) en passant par la plaine de l’Artibonite (pendant longtemps la zone agricole la plus riche d’Haïti) ».

Aussi, une part significative du transport autour de l’axe Nord de la zone métropolitaine de Port-au-Prince se fait à travers Drouillard vers la Route Neuf (Boulevard des Américains), vers Sarthe, Cazeau ou vers Aéroport et Delmas. De plus, en allant vers Port-au-Prince, Drouillard donne accès au boulevard des industries ainsi qu’à la zone stratégique de l’aéroport. Il convient de rappeler que l’aéroport international Toussaint Louverture est le principal aéroport du pays.

Cela dit, les agissements au niveau de Drouillard ont des impacts significatifs à la fois sur la circulation des personnes et celle des biens dans plusieurs autres communes. En témoigne le fait qu’un simple mouvement de protestation au Carrefour suffit pour que des embouteillages importants soient enregistrés sur la route de l’Aéroport, les voies adjacentes de la commune de Tabarre ainsi que la commune de Croix des Bouquets.

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Devant l’arrogance sans limites des gangs, les forces de l’ordre battent en retraite.

En avril 2021, des bandits ont pris d’assaut l’antenne de police de Drouillard et ont tué l’inspecteur divisionnaire Myradel Adolphe qui en était le responsable. Depuis, l’antenne est dysfonctionnelle.

Alors qu’aucune réelle disposition n’est prise pour protéger les biens des investisseurs, James Darbouze fait remarquer qu’il existe dans les environs de Drouillard une surprésence de structures policières.

« Outre l’antenne principale de Drouillard, on a un commissariat à l’intérieur de Cité Soleil, un sous-commissariat sur la route nationale à hauteur de Cité Soleil, un point fixe à l’intersection de l’usine électrique e-Power, une antenne à Carrefour trois mains, une antenne à hauteur de Duvivier sur la Route Neuf, un sous commissariat à Cazeau ». Et la liste n’est pas achevée.

Ne pouvant compter sur la police, les entrepreneurs usent de leurs propres moyens pour protéger leurs biens et leurs employés.

À l’usine de transformation de petit mil et au port susmentionné, l’une des premières mesures a été de permettre de réduire les heures de travail des salariés. Ceux d’Étoile du Nord travaillent de sept heures du matin jusqu’à trois heures de l’après-midi. Tandis que ceux du port sont à l’œuvre de huit heures du matin jusqu’à deux heures trente de l’après-midi. Les cadres eux, utilisent des véhicules blindés pour se déplacer.

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Que ce soit au niveau physique ou émotionnel, Drouillard met une pression énorme sur tous ceux qui le fréquentent. « Cependant, ni l’environnement ni ses habitants ne sont mauvais pour autant », déclare Kenneth Michel. Pour preuve, l’entrepreneur a choisi de rester après les deux actes de pillage subis en 2004. L’entreprise établie sur une ancienne propriété familiale ne dispose d’aucun agent de sécurité sur son site.

L’homme d’affaires évoque les positions politiques d’alors de sa famille pour expliquer ces actes de vandalisme. « Mon père, dit-il, était Premier ministre à l’époque et il était contre le régime LAVALAS de l’ancien président [Jean Bertrand] Aristide ».

Kenneth Michel prône le dialogue avec les habitants de la commune. Parce que cela permet à l’entreprise de « rester alignée avec leurs désidératas ».

Par contre, si l’insécurité perdure au point de ne pas pouvoir continuer à fonctionner au même emplacement, peut-être, dit-il, qu’il suivra Yonel Elizée et fermera ses portes à son tour.

Widlore Mérancourt a participé à ce reportage.



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