Ces Haïtiens veulent partir pour la Turquie. Ils viennent de perdre des milliers de dollars US. – HB News


À cause du visa que leur exige l’Espagne, des dizaines de compatriotes qui fuient le pays pour aller vivre en Turquie se retrouvent avec des milliers de dollars américains de perte. Leurs billets avaient déjà été achetés

Ce jeudi 23 septembre 2021, quelques personnes se sont réunies devant les locaux de l’ambassade d’Espagne, à Pétion-Ville, pour manifester leur mécontentement. Elles se considèrent toutes comme victimes de la nouvelle mesure prise le 24 août 2021, par les autorités espagnoles qui exigent désormais un visa de transit aux Haïtiens qui veulent transiter par l’Espagne.

Ils ne sont pas nombreux devant l’ambassade, mais la plupart des compatriotes concernés par cette décision veulent se rendre en Turquie, ce pays devenu le nouvel El Dorado pour des centaines d’Haïtiens qui cherchent à émigrer.

Au milieu des manifestants, le visage masqué derrière son cache-nez pour ne pas se faire reconnaître, il y a Raymond. Il est policier depuis près de deux ans, et veut maintenant quitter le pays. Il demande l’anonymat pour ne pas subir de représailles de l’institution dont il fait partie. « Cela me fait mal d’avouer que je suis un policier qui désire quitter le pays, mais je n’en peux plus. Il y a l’insécurité, les mauvaises conditions de travail, et d’innombrables [risques] liés à ma fonction. Je viens de me marier, je comptais partir avec ma femme le 14 septembre. »

La décision publiée par l’ambassade fin août l’a frappé comme une massue. « Quand j’ai eu vent de la note, c’est comme si le temps s’était arrêté. J’avais déjà compris que c’était un moyen de nous arrêter. Mais je les ai quand même contactés, et j’ai envoyé mon dossier. »

Lire aussi: Des Haïtiens pensent trouver en Turquie un eldorado. La réalité est bien différente.

Dans une entrevue exclusive accordée à HB News, Sergio Cuesta Francisco, le nouvel ambassadeur d’Espagne en Haïti, explique que le visa de transit est exigé pour contrôler des flux migratoires d’Haïtiens qui vont vers la Turquie. Beaucoup de ces compatriotes sont tentés de rester en Espagne, et de demander l’asile, selon le diplomate.

Mais pour Raymond et des dizaines d’autres personnes concernées, ce ne sont pas seulement des rêves d’ailleurs qui sont en passe d’être frustrés, mais également des milliers de dollars qui partent en fumée, car dans la plupart des cas, le visa de transit leur a été refusé.

 

Argent perdu

Pour organiser son voyage avec sa femme, Raymond a dû débourser 3 350 US, pour l’achat de billets aller-retour pour la Turquie. Cette somme considérable, il dit l’avoir collectée en empruntant, et en vendant des effets personnels.

Comme la décision de l’ambassade prenait effet le 1er septembre, Raymond a cherché à avancer la date, pour s’en aller avant qu’elle ne prenne effet. Mais il lui fallait deux mille dollars américains de plus, pour changer la date du voyage sur le site de la compagnie aérienne. Il ne les avait pas.

Il contacte alors l’ambassade d’Espagne et envoie son dossier, en indiquant la date de départ. On lui répond que son rendez-vous est fixé pour le 14 octobre, soit un mois après le jour où il devait partir. Devant ce nouvel obstacle, il ne baisse pas les bras et décide de reporter le voyage pour le 15 novembre, pour ne pas perdre les billets. Un proche l’aide à payer 1749 $ pour ce changement de billet de la même compagnie, l’aviateur espagnol Air Europa.

« C’est cet argent perdu qui me fait le plus de mal, dit-il. Si je savais que la majorité des demandeurs allaient recevoir un refus, je ne l’aurais pas dépensé. J’aurais pu faire autre chose. Déjà que si j’en avais les moyens j’aurais quitté la Police. Vous vous imaginez que j’ai quand même un travail, j’ai pu réunir l’argent même dans la douleur. Mais et ceux qui ont tout financé par des emprunts ? Que vont-ils faire ».

Refus systématique

Raymond croit déjà que sa demande sera refusée, surtout après qu’il a pris connaissance des mots de l’ambassadeur Sergio Cuesta, sur la raison d’être du visa de transit, qui ne favorise pas ceux qui veulent immigrer en Turquie.

 

Selon le policier, qui fait partie d’un groupe d’une centaine de personnes qui comptaient voyager au cours du mois de septembre, tous ceux qui ont appliqué, et qu’il connaît, ont déjà eu un refus. Même une assurance de voyage, une réservation d’hôtel, ne suffisent pas à faire pencher la balance en leur faveur.

Comme Raymond, Ricardo Simon s’est lui aussi occupé personnellement de son billet pour la Turquie, au courant du mois d’août. Pendant un temps, ce jeune homme dans la vingtaine à vécu en République dominicaine, où il s’occupait de réparer des appareils électroniques, comme des téléphones. Il ne se voit pas exercer son métier dans le pays, à cause du coût de la vie, comparé à la République dominicaine.

Son billet a coûté 689 $ mais il n’avait acheté que l’aller, en attendant d’acquérir le billet retour quelques jours avant son voyage. Le voyage de Simon étant programmé pour le 27 septembre. Il a fait parvenir ses documents à l’ambassade d’Espagne le 13 septembre. Il est encore en attente, mais il ne se fait pas d’illusions sur ses chances d’obtenir ce fameux sésame.

« On vous demande d’appliquer 15 jours avant la date de voyage, or des gens devaient partir la première semaine de septembre. De plus, c’est un gros désordre, vous pouvez appliquer plusieurs fois, et recevoir à chaque fois une date différente. » La somme exigée pour les rendez-vous est de 8819 gourdes, à payer en espèce, et elle est non remboursable.

Ticket remis par l’Ambasade d’espagne à tout demandeur de Visa de Transit ayant accusé un refus

Le même problème

L’insécurité est le premier motif avancé pour expliquer cette envie de partir. Depuis près de deux ans, les gangs armés ont augmenté leur influence de façon drastique sur la vie dans la capitale. Circuler dans certaines artères de Port-au-Prince dépend en grande partie de leur bon vouloir.

Claudette, une enseignante dans une école primaire privée de Port-au-Prince, reçoit un salaire d’environ 15 000 gourdes par mois. Elle désespère de ne pas pouvoir récupérer son argent, investi dans ce voyage qui pourrait ne jamais avoir lieu. Contrairement à Raymond et Simon, elle s’est adressée à une agence pour son voyage. Plusieurs d’entre elles proposent des voyages réguliers pour la Turquie, qui ont explosé de façon exponentielle depuis le début de l’année 2021. Cela lui a coûté près de 2600 dollars américains.

Claudette, qui ne veut pas que ces proches sachent qu’elle voulait partir, et demande a ne pas citer son nom, explique ce sacrifice parce qu’elle se dit incapable de supporter tout le stress du pays au quotidien. « Je n’écoute même plus les nouvelles, parce que tout cela me traumatise, je ne vis pas », dit-elle.

Ce ne sont pas seulement des Haïtiens qui résident en Haïti qui ont du mal à passer par l’Espagne. Reginald Charles avait immigré en Turquie pour étudier, en décembre 2020. Il se dit déçu de la réalité du pays, différente de ce qu’on lui avait promis. « Les agences mentent et ne voient que l’argent, dénonce-t-il ». Ainsi, le jeune Haïtien voulait partir pour la République dominicaine, laissant la Turquie. C’est à son arrivée à l’aéroport d’Istanbul, à l’heure d’embarquer, qu’on lui refuse le passage, car en tant qu’Italien il doit avoir le visa de transit.

« Mais c’est un visa qui n’existe pas ici, explique-t-il. Quand je me suis rendu à l’ambassade d’Espagne en Turquie, ils m’ont proposé un formulaire de visa pour touristes. »

Un laissez-passer

D’après l’ambassadeur espagnol, installé depuis un mois en Haïti, son pays a enregistré trois fois plus de demandes d’asile venant d’Haïtiens, depuis quelque temps. Ces Haïtiens, pour la plupart, transitent par le royaume espagnol. C’est pour cette raison notamment qu’Haïti rejoint des pays comme Cuba, Yémen, Siéra Léone, dans la liste de ceux qui ont besoin d’un visa spécifique pour traverser le territoire espagnol.

Les chances pour les Haïtiens qui partent vers la Turquie d’obtenir un visa sont très minces, même si selon l’ambassadeur cela dépend des personnes. « Nous allons vérifier les dossiers et s’il faut dire oui, on le fera », a-t-il expliqué.

Cela me fait mal d’avouer que je suis un policier qui désire quitter le pays, mais je n’en peux plus. Il y a l’insécurité, les mauvaises conditions de travail, et d’innombrables [risques] liés à ma fonction.

Le groupe des victimes de l’ambassade d’Espagne, comme ils se sont nommés, estime que le pays du roi Felipe VI devrait prendre en compte la difficulté que cela représente de réunir de telles sommes d’argent, dans un pays aussi pauvre.

Selon eux, certaines solutions pourraient être envisagées, pour ne pas couper la route à des personnes qui ne sont intéressées que par la Turquie, parce que des proches les y attendent déjà. « Il faudrait un laissez-passer pour les gens qui ont acheté leurs billets bien avant la décision, car c’est dur de perdre autant d’argent, et de devenir plus pauvre qu’avant. Air Europa est une compagnie espagnole, et c’est l’Espagne qui a pris la décision, ils pourraient nous faciliter le passage. Après, pour ceux qui voudront voyager ensuite, leur exigence pourra toujours s’appliquer. »

Photos: Carvens Adelson/ Ayibopost



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