Croix-des-Bouquets abrite un patrimoine national aujourd’hui en danger – HB News


Étranglée par les gangs, une partie importante du patrimoine culturel risque l’extinction

Le village artistique de Noailles n’est pas épargné par les violences des hommes armés du gang 400 Mawozo, établi dans la commune de la Croix-des-Bouquets, une des zones les plus pauvres du pays.

Le mardi 12 octobre 2021 par exemple, les habitants du village se sont endormi la peur au ventre.

Vers huit heures du soir, des hommes ont ouvert le feu sur la maison de l’un des plus prestigieux artistes du village : Anderson Belony, mort sur le coup. Il était un artiste d’inspiration vaudou, et hougan lui-même. Belony laisse derrière lui une famille, mais aussi des disciples qu’il s’évertuait à former à la pratique du fer découpé, cet art dont le village est le bastion.

Ce crime, et une multitude d’exactions liées aux groupes armés, contribue à déserter Noailles, qui comporte environ 80 ateliers regroupant plus de 800 artistes.

Dans le panorama haïtien, ce village est un ovni. Il n’existe nulle part ailleurs une telle concentration d’ateliers en fonction ni un éventail d’artistes aussi large. Le fer découpé est l’une des spécialités du village, et c’est une richesse qui n’est pas assez exploitée selon Frantz Délice, qui travaille au ministère de la Culture.

« Sur le site du ministère du Commerce, le fer découpé est classé parmi les produits vedettes à fort potentiel de rentabilité économique, informe Frantz Délice. Dans la filière de l’artisanat, il est un produit phare. En 2010, la vente à l’étranger des productions artisanales avait rapporté 3,28 millions de dollars américains. L’exportation du fer découpé vers les États-Unis avait généré 1,5 million de dollars, d’après les chiffres de l’USAID. Donc le fer découpé est le numéro un des exportations d’Haïti dans la chaîne artisanale. »

Une pratique qui meurt

Noailles est au cœur du territoire de trois gangs, dont 400 Mawozo et Chyen mechan. Pour Emile Paul qui travaille sur la conservation du patrimoine culturel immatériel, cette insécurité affecte le village de trois manières.

« Les artistes de Noailles travaillent afin de vendre. S’il n’y a pas de clients, ils ne peuvent pas vendre. Alors, ils vont se reconvertir », analyse-t-il.

C’est justement ce qui se passe, confirme Eddy Rémy, un artiste de Noailles qui pratique le fer découpé depuis une quarantaine d’années. « Des artisans du village se sont reconvertis en chauffeurs de taxi-moto. Ceux qui le peuvent sont partis en République dominicaine. Il y en a un qui s’est installé au Chili, et qui essaye de s’y établir en faisant du fer découpé. »

Pour Emile Paul, au niveau de la critique aussi la pratique du fer découpé est en train de mourir. « Sans exposition des artistes de Noailles, il n’y a plus moyen d’ouvrir les discussions sur le fer découpé. Or le discours légitime la pratique et en augmente la cote », estime le professeur d’université.

Les étrangers représentent la première clientèle du village. Mais d’après Rémy, le pays lock de 2019 a provoqué le ralentissement des visites dans les ateliers. L’année suivante, le Covid-19, en plus d’une vague de départs des expatriés et autres étrangers qui vivaient dans le pays, a une fois de plus fragilisé le commerce du fer découpé. L’insécurité est venue s’ajouter à la liste des problèmes qui ont plongé beaucoup d’artistes du village dans la précarité.

La troisième cassure, qui affecte Noailles est au niveau de la transmission. Eddy Remy, qui est né et a grandi à la Croix-des-Bouquets, y vit encore aujourd’hui malgré les risques. Il se désole de voir dépérir le village physiquement, mais aussi cette pratique qu’il aime et qu’il aurait souhaité léguer à ses enfants.

« Quand on parle de patrimoine culturel immatériel, on parle du savoir-faire, explique Paul Émile. Si les artistes de Noailles ne peuvent plus vivre de leur travail, ils n’auront plus aucun intérêt à transmettre cette connaissance aux générations futures, qui vont finir par la perdre. C’est d’ailleurs pendant leur enfance qu’ils commencent à apprendre, en fréquentant les ateliers. »

Village historique

Noailles est une ancienne habitation coloniale reconvertie en un agglomérat d’ateliers de fer découpé. D’après Frantz Délice, le village tire son nom de l’ancien colon Jean Baptiste Luigi de Noailles qui était un propriétaire à l’Arcahaie et à la Croix-des-Bouquets. Ce dernier était un avocat du parlement de France.

« Au-delà de son lien avec l’histoire coloniale, c’est le fer découpé qui donne son importance au village. Ce sont en général ce qu’on appelle appliques murales, faites à partir de tôles découpées à froid, grâce à plusieurs outils comme le burin et le marteau », dit-il.

Aucun outil mécanique ou électrique n’est utilisé, selon Délice. Les artistes achètent des barils usagés des compagnies de gaz, qu’ils découpent en plaques métalliques. De ces plaques seront produites des œuvres souvent monochromes, appelées de manière générique fer découpé.

D’après l’enseignant, l’imagerie présente dans le fer découpé est souvent fantastique. Ce sont parfois des représentations d’animaux mystiques présents dans l’imaginaire collectif oral du peuple haïtien. Cet art est d’autant plus important qu’il allie l’oral à une pratique plastique créatrice et innovante.

« Le fer découpé représente la vision du monde du paysan haïtien, son système de pensée et sa relation avec le sacré. On trouve tout un monde mystique et sous-marin. Il y a une récurrence du serpent dans l’imagerie du fer découpé, mais aussi beaucoup de représentations de scènes bibliques, comme l’histoire de Jonas. »

Un précurseur

C’est le 7 octobre 1953 que Dewitt Peters, un des initiateurs du Centre d’art, a remarqué plusieurs croix en fer découpé alors qu’il était au cimetière de la Croix-des-Bouquets. C’étaient des œuvres de Georges Liautaud, considéré comme le père de cette pratique, explique Eddy Remy.

Liautaud travaillait comme forgeron pour la HASCO, Haitian American Sugar Company, raconte Délice. « Il réparait les chemins de fer de l’HASCO, et à partir de là il a commencé à travailler le métal et à en faire des croix. Liautaud a commencé à Duval, une localité de La Croix-des-Bouquets, là où il habitait. Ce sont ses étudiants, les frères Louis Juste, qui ont apporté cette pratique à Noailles ».

Très vite, Peters fait intégrer le Centre d’Art à Liautaud, qui y perfectionne son art. Il ouvre ensuite à la Croix-des-Bouquets un atelier où il forme plusieurs générations de sculpteurs, qui à leur tour ouvriront des ateliers, transmettant ce savoir-faire de génération en génération.

À la Grand-rue

Les artistes du village de Noailles ne sont pas les seuls à subir les contrecoups de l’insécurité. Beaucoup d’artistes ont aussi abandonné la Grand-Rue, au centre-ville de Port-au-Prince. Ces artistes connus sous le nom de « Atis rezistans » souffrent de l’impossibilité d’exposer ou de vendre leurs œuvres. Pire encore, il leur est même impossible d’aller travailler dans les ateliers de la Grand-rue.

La clientèle de ces maîtres dans l’art de la récupération est avant tout étrangère, comme pour les artistes de Noailles. Une clientèle qui s’amincit de jour en jour en Haïti.

Hérard Celer Jean, dit Celer, est sculpteur. Il est né et a grandi à la rue du Magasin de l’État. Dès son plus jeune âge, il intègre un des ateliers de la Grand-Rue où il commence comme ébéniste. De là, il se perfectionne au maniement du bois, jusqu’à jouir d’une très large reconnaissance. Cependant aujourd’hui, il ne va plus que très rarement à son atelier au bas de la ville.

« C’est dangereux de s’y rendre, se plaint Celer. Et aussi pour qui devrions-nous continuer à travailler ? Où est-ce que nous pourrions exposer nos œuvres ? »

L’insécurité gagnant tous les recoins du pays, ce sera peut-être bientôt au tour de l’École nationale des arts, principale école de beaux-arts du pays, de fermer ses portes. Elle est située à la rue Monseigneur Guilloux, non loin du portail Léogane, de Bel-Air et de la Grand-rue. Cela mettrait fin à 30 ans de formation de peintres, de sculpteurs et d’historiens de l’art haïtien. C’est à l’Enarts que se trouve la première fonderie nationale.



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