Des camions prennent la mer à Carrefour pour rentrer à Port-au-Prince – HB News


L’impraticabilité de la route de Martissant relance le voyage maritime

Il est 7 heures 27 minutes du matin le 11 avril dernier. Je parcours les rues de la capitale pour me rendre à l’Autorité portuaire nationale. C’est là que j’ai rendez-vous avec des membres de la Direction des garde-côtes haïtienne pour un entretien. L’APN se situe au Bicentenaire de Port-au-Prince, dans une partie du centre-ville couramment appelée «anba lavil». Cette région est contrôlée par des bandits.

Ce matin, je remarque plusieurs hommes en civil lourdement armés. Ils patrouillent paisiblement le grand « marché » informel, en face de l’APN. Personne ne semble s’inquiéter. Chacun se préoccupe de ses affaires. Pourtant à quelques jets de pierre du marché, en face du local logeant le parlement haïtien, une patrouille de police réalise un « check up » sur les véhiculent qui fréquentent la route.

C’est dans cette configuration que des gens fuyant le tronçon de Martissant pour éviter les balles ou le kidnapping débarquent à l’APN, pour se rendre à Carrefour. C’est de loin l’option la moins risquée quand on considère la guerre des gangs, les cas d’enlèvements, de rançonnements et de fusillades qui s’enregistrent au quotidien sur la route de Martissant qui mène à quatre départements du pays.

Les agents de sécurité refusent l’entrée de l’APN à un trentenaire. Il s’offusque : « Tu souhaites que j’aille risquer ma vie à Martissant », martèle l’homme à l’agent qui gère la barrière principale de l’institution.

Non payant, le voyage se fait sur références. Pour traverser, il faut donc faire usage du nom d’un agent de la sécurité, des fonctionnaires de l’État, les policiers, les garde-côtes, les employés de l’APN, etc.

Une fois à l’intérieur, on s’empresse de se rendre au port après le passage d’au moins trois points de vérifications assez rigides.

Richard habite à Gressier. Il vient de franchir le dernier checkpoint. Ce policier travaille dans une patrouille chargée de surveiller le Bicentenaire non loin de l’APN. Depuis tantôt sept mois, son parcours matinal pour se rendre en poste n’est plus le même. Il n’est plus question de passer par Martissant, où les bandits ont pris d’assaut même le sous-commissariat de la zone.

« Parfois, je ne trouve pas de bateau pour aller travailler, déclare Richard. Dès lors, j’appelle pour notifier mon absence ».

Richard était resté au centre-ville la veille pour faire des courses pour sa mère avec qui il vit. C’est pourquoi je l’ai rencontré aussi tôt. Il doit se rendre à Gressier puis retourner travailler en ville.

Un bateau des garde-côtes haïtiens vient nous chercher sur la rade de l’APN. Les gens qui attendaient impatiemment s’empressent. Le président de la Direction des garde-côtes d’Haïti, le commissaire Jean Pedro Mars, leur en interdit l’accès.

Après quelques minutes d’échanges, une dizaine de chanceux obtiennent l’autorisation de monter sur l’embarcation. Le bateau du jour est l’un des deux navires que détiennent les garde-côtes haïtiens pour la région de l’Ouest. Selon Mars, c’est l’unique embarcation opérationnelle pour l’instant.

 « Ce bateau vient tout juste d’être réparé, dit Mars. Il fonctionne en dessus de sa capacité. C’est pourquoi on doit l’utiliser de façon efficace en attendant la réparation de l’autre. Déjà, la Direction des garde-côtes ne dispose pas de matériel pour effectuer son travail », informe Jean Pedro Mars.

Le bateau est utilisé pour l’inspection maritime, des opérations de sauvetage et le contrôle des eaux maritimes d’Haïti estimées à environ 1 771 kilomètres de côtes.

Les autres embarcations qui assurent le parcours ne sont pas nombreuses ni destinées au transport de passagers. Ce sont souvent des bateaux commerciaux qui transportent parfois des marchandises ou des camions-trailers qui refusent de prendre la route de Martissant. Ce sont ces bateaux qui traversent les gens gratuitement.

« Le public est souvent composé de policiers, de personnels de l’APN, des fonctionnaires d’État, des employés de certaines entreprises privées et de quelques membres de la population », dit l’inspecteur Guichard Gilbert Alexandre Antoine, membre de la Direction des garde-côtes d’Haïti.

Selon Antoine, cette pratique est devenue de plus en plus courante depuis les instructions passées par le directeur général de la Police nationale d’Haïti (PNH), Frantz Elbé, pour faciliter le passage par la mer des policiers affectés au grand Sud qui avaient du mal à traverser Martissant pour se rendre chez eux.

Les bateaux commerciaux n’offrent pas de gilet de sauvetage, mais plusieurs personnes remarquées à bord détiennent leurs équipements de sauvetage personnels. Le trajet dure entre quinze et vingt minutes, du port de l’APN à Port-au-Prince pour se rendre à la rade des garde-côtes haïtiens à Carrefour. Sur le parcours, un constat sans appel s’impose : tout un tas d’immondices nage dans les eaux maritimes.

L’espace de la Direction des garde-côtes ne reçoit pas que les gens qui redoutent de passer à Martissant. « Des organisations non gouvernementales utilisent aussi la rade des garde-côtes haïtiens pour leurs interventions dans le grand Sud. En échange, ces organismes procèdent à la réparation de certains bâtiments endommagés dans notre local », fait savoir le commissaire Jean Pedro Mars.

La compagnie de produits pétroliers DINASA opte également pour le transport maritime de ses employés afin de les épargner des activités criminelles à Martissant. « Il y a aussi l’APN qui met un bateau à la disposition de ses employés. Ce bateau est actuellement en panne » rajoute Mars.

À part les garde-côtes haïtiens, les wharfs privés de la DINASA et de Khawly sont utilisés pour traverser les gens. « Le port de Khawly détient un bateau qui a la capacité de transporter neuf camions-trailer. Ce navire transporte à l’APN près de 400 à 600 personnes les rares fois qu’il est en service », souligne l’inspecteur Guichard Gilbert Alexandre Antoine.

Face à l’insécurité qui sévit à Martissant, certaines personnes frayent un chemin dans les hauteurs pour se protéger des fusillades. Les voies les plus connues sont celles de Ti Kajou, St Jude et la route de Tara’s.

Ces options ne sont cependant pas sans dangers. Raison pour laquelle Antoine voit la nécessité de revenir avec les « Taksi sou dlo » qui assuraient, dans le temps, le transport entre Carrefour et Port-au-Prince.



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