Des ouvriers manifestants révoqués – HB News


Ils témoignent à HB News avoir perdu leur travail après les protestations de février pour exiger un salaire minimum décent dans le secteur du textile

Le 16 février 2022, plusieurs centaines d’ouvriers de la sous-traitance ont manifesté dans les rues à Port-au-Prince pour exiger un salaire minimum de 1 500 gourdes. Plusieurs participants à ces mouvements se trouvent aujourd’hui sans emploi.

Ceux qui n’ont pas été révoqués ont tout simplement remarqué qu’un prélèvement a été réalisé sur leur salaire pour le nombre de jours d’absence du travail, confie Télémaque Pierre, membre du Sendika ouvriye tekstil ak abiman (SOTA). Cette structure recense une centaine de limogeages au moins.

Rose-Myrtha Louis est coordonnatrice générale de l’organisation syndicale pour la Rénovation des ouvriers d’Haïti (SROD’H) à l’usine Haïti Premier Apparel S.A.

Elle dit avoir été témoin de plusieurs cas de révocation à l’usine de textile où elle travaille. Ces décisions, déclare-t-elle, ont continué jusqu’au samedi 26 mars. Louis croit qu’elle n’a pas été révoquée de son job parce qu’elle porte un chapeau de syndicaliste.

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Cette vague de révocation a touché Thamara Jean Pierre, mère de trois enfants. Cette couturière travaillait pour Cleveland Manufacturing S.A. depuis 2018, une usine textile contrôlée par Clifford Apaid, vice-président de l’association des industries d’Haïti.

« Ma révocation a eu lieu le samedi 26 février, dit Pierre. J’ignore jusqu’à ce jour les motifs puisqu’on m’a seulement remercié pour les services rendus à l’entreprise. »

Thamara Jean Pierre était présente dans la mobilisation lorsqu’un groupe de manifestants avaient investi les locaux de l’usine de Clifford Apaid le 23 février. « Nous avons été filmés par une tierce personne à notre insu durant la journée de mobilisation », déclare-t-elle.

Les vidéos ont été envoyées aux chefs des ressources humaines de l’usine. « Et deux jours après, quand j’étais revenue au travail, j’ai été surprise d’apprendre que j’étais dans la liste des personnes qu’on allait révoquer ce jour-là », affirme la dame qui se retrouve depuis au chômage.

Roselore Auguste travaille également à l’usine Cleveland Manufacturing S.A. depuis 2014. Elle a eu sa révocation le même jour que Thamara Jean Pierre. « J’étais en train de travailler lorsque les manifestants ont été aspergés de gaz lacrymogène dans l’enceinte de l’usine lors du mouvement de protestation. Incapable de respirer, j’étais sortie prendre de l’air et je me suis retrouvée du coup dans la foule qui fuyait l’espace. »

Quelques jours après, le responsable des ressources humaines informe Auguste qu’elle a été limogée. « Les motifs de révocation ont été absents et selon la lettre, je dois passer récupérer mon salaire le 13 avril 2022 », dit-elle. Trois autres ouvriers révoqués n’ont pas voulu réagir, pour des raisons de sécurité.

La mobilisation n’a pas débouché sur les 1 500 gourdes réclamées comme salaire minimum. Le gouvernement de facto dirigé par le Premier ministre Ariel Henry avait fixé à 685 gourdes le salaire minimum du secteur textile, le 21 février dernier.

Avant les mobilisations tenues les 23, 24 et 25 février 2022, le salaire minimum était de 500 gourdes. Ce montant qui date de 2019 n’a pas été révisé depuis trois ans malgré l’inflation galopante qu’a connue l’économie haïtienne.

« Nous ne sommes pas satisfaits, alerte le syndicaliste Télémaque Pierre. On a donc décidé de prendre une trêve de 30 jours. Des mobilisations sont prévues à partir du mois d’avril au cas où le gouvernement refuserait de mettre en application les mesures d’accompagnement sociales qui étaient prévues ».

Cette position est également soutenue par Louis Rose-Myrtha de SROD’H. « Nous ne sommes pas satisfaits, mais nous sommes obligés de baisser les bras, car nous ne pouvons pas passer tout notre temps dans les rues à manifester », dit-elle.

Les experts confirment que l’ajustement ne tient pas à compte l’inflation cumulée sur les trois dernières années, comme l’exige la loi. « On doit commencer à négocier à partir de 1 000 gourdes », a déclaré le 23 février Steven Irvenson Benoit, lors d’une interview exclusive accordée à HB News. L’ancien parlementaire, directement impliqué dans les luttes pour la justice salariale en Haïti, avait critiqué la gestion « démagogique » de ce dossier par l’administration « de fait » à la tête du pays.

Les employés du secteur de la sous-traitance reçoivent parfois deux salaires : le salaire minimum (journalier) et le salaire de production. Ce dernier est le salaire d’un ouvrier pour une quantité de travail réalisé.

Le salaire de production était fixé à 350 gourdes il y a quatre ans de cela, fait savoir Pierre Télémaque. Le dernier arrêté publié par Ariel Henry en rapport avec le salaire minimum n’a pas tenu compte du salaire de production. « Ce salaire doit être aussi révisé », estime le syndicaliste.

La loi du 6 octobre 2009 fixant le salaire minimum à payer dans les établissements industriels et commerciaux, ainsi que le Code du travail haïtien, font obligation au Conseil supérieur du salaire (CSS) de réviser le salaire minimum chaque année, trois mois avant la fin de l’année fiscale et d’acheminer son rapport au Ministère des Affaires sociales et du Travail (MAST).

Les tentatives d’HB News pour interviewer Clifford Apaid ou un représentant de l’Association des industries d’Haïti (ADIH) n’ont pas abouti.

Les derniers mouvements des ouvriers à travers les rues de la capitale haïtienne avaient coûté la vie à un journaliste. Un rapport publié le 21 février dernier par le Réseau national de Défense des Droits de l’Homme (RNDDH) avait recensé quinze victimes de brutalités policières au cours de ces protestations.

Une enquête d’HB News avait révélé des attaques brutales systématiques contre les professionnels de la presse lors de la protestation du 23 février 2022.

Image de couverture : Ouvriers prenant part à une protestation en fevrier 2022. Carvens Adelson / HB News



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