Des paysans au Nord-Est affrontent la Banque Mondiale et l’État haïtien – HB News


Ils ont remporté une bataille, assure leur avocat

Vingt ans avant, l’État haïtien, la Compagnie de développement industriel et la Banque mondiale avaient beaucoup promis.

Mais aujourd’hui encore, les agriculteurs chassés de quarante hectares de terres fertiles, pour l’installation des machines de Codevi, luttent pour le respect des engagements en échange desquels ils ont cédé leurs parcelles.

Dans l’arène, 174 paysans. Ou presque. Car certains sont morts depuis le lancement en 2002 des travaux d’installation de l’usine textile à Ouanaminthe, au Nord’Est.

Après une féroce bataille judiciaire, ils obtiennent leur relocalisation seulement en 2020, dix-huit ans après avoir été expropriés, informe leur avocat Evens Fils. « Mais ils se battent encore pour la construction des maisons et les accompagnements promis », rapporte le bâtonnier de l’ordre des avocats de Fort Liberté.

Le protocole d’accord paraphé semble donner satisfaction aux paysans. L’État haïtien, qui les avait expropriés au profit du Grupo M, une entreprise dominicaine financée par la Banque Mondiale, met à leur disposition un domaine de 520 hectares à Morne Casse, une localité située à proximité de la frontière.

Chaque paysan reçoit un hectare. Ils ont 38 hectares pour pratiquer l’agriculture collective. Et l’avocat remporte vingt hectares.

Les honoraires de l’homme de loi, ici payés en nature, passent mal dans le milieu militant. Maitre Evens Fils n’y voit lui aucune extravagance. Il dit jouir du « support des paysans », et dénonce des « jaloux », surpris du fait qu’un membre de la basoche puisse être payé directement par l’État dans le cadre d’un litige de cette nature.

Vue partielle de Codevi. Photo: Americas Apparel Producers Network

Le textile représente près de 90% des exportations du pays. Et Codevi est le plus grand pourvoyeur de job du nord-est. Ses 11 000 employés, majoritairement haïtiens, produisent des habits, ensuite exportés aux États-Unis. Levi’s, GAP, Under Armour, Hanes ou Fruit Of the Loom figurent parmi les marques confectionnées sur la frontière.

En moyenne, l’employé du parc industriel reçoit 594 gourdes par jour de travail. Ce salaire, « non ajusté » malgré l’inflation vertigineuse enregistrée récemment, ne suffit pas, compte tenu des conditions de travail et du cout de la vie, déclare Delinx Josaphat, coordonnateur du syndicat des ouvriers de Codevi.

Selon le syndicaliste, l’entreprise affiche aussi une culture problématique faite de harcèlement sexuel et de révocations arbitraires. L’absence de mesures adéquates contre le Covid-19 aurait causé la mort d’au moins trois ouvriers en juin 2020, dénonce l’organisation Batay Ouvriye.

L’impact de la zone franche sur l’économie à Ouanaminthe reste tangible, cependant. Des observateurs dénotent la création de commerces, l’installation de succursales de banques privées, et une demande en hausse pour les logements…

Ces avantages ont leurs corollaires négatifs. En tête de liste vient une poussée démographique, non accompagnée par l’État. Mais aussi une empreinte environnementale non évaluée ni correctement compensée. « Aucune étude d’impact environnemental n’a été conduite avant la construction des usines », soulignait il y a deux ans le professeur à la Faculté de Droit, des Sciences Économiques et de Gestion du Cap-Haïtien, Maismy-Mary Fleurant. Il notait aussi l’extension de l’usine sur des terres hautement cultivables, accompagnée de « pertes nettes de biodiversité et de forêt ».

Les représentants de la zone franche et de la Banque Mondiale n’ont pas répondu aux demandes d’entrevues d’HB News avant publication. Cet article sera mis à jour s’ils réagissent.

Malgré les litiges, l’usine envisage d’étendre ses tentacules de l’autre côté de la Rivière Massacre. Plusieurs dizaines d’hectares de terres ont déjà été accordés par l’État haïtien et arpentés par l’entreprise, présidé par l’entrepreneur dominicain Fernando Capellàn.

Moncius Moncherre, 53 ans, reçoit HB News sous un manguier planté sur un des terrains convoités par l’usine. L’agriculteur cultive ses « labapen » et s’adonne à l’élevage sur un espace d’à peine un hectare. À proximité se trouve un canal inachevé devant connecter la rivière Massacre aux terres haïtiennes de la zone. Le paysan dit ne pas avoir été contacté par Codevi ou les autorités publiques avant l’arpentage.

« J’ai sept enfants, comment vont-ils vivre s’ils m’enlèvent ce terrain », se demande Moncherre.

Cinq agriculteurs interviewés dans la zone rapportent leur volonté de s’opposer aux plans de l’usine, s’ils ne sont pas dédommagés avant le lancement des travaux.

Gary Desamour a siégé comme membre du « Conseil d’Administration de la Section communale » de la localité pendant vingt ans. En 1990, il abandonne la craie blanche des salles de classe au profit d’une solide machette, utilisée pour sarcler ses plantations de maïs, de pois et de riz. Il dit n’être pas un grand propriétaire, même s’il cultive jusqu’à trois jardins d’un à quatre hectares.

« Vu la situation du pays, je ne peux être contre l’initiative Codevi, déclare Desamour. Mais ils ne peuvent nous envoyer dans la misère en confisquant nos terres, dit-il. Nous sommes trop vieux pour travailler à l’usine. »

Vingt ans avant, l’État haïtien, la Compagnie de développement industriel et la Banque mondiale avaient beaucoup promis à Ouanaminthe afin de pouvoir y installer le parc industriel. « Codevi n’a pas respecté ses promesses, dénonce le père de neuf enfants. La plupart des paysans expropriés sont morts de chagrin ou malades. Les autres sont abandonnés dans la misère. »

Progressivement, la résistance s’organise. « Ils doivent d’abord nous dédommager, avant toute expropriation, soutient Desamour. Sinon, on va mourir sur nos terrains. »

Photo de couverture : Un ouvrier à Codevi / Banque Mondiale



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