Elle quitte l’ambassade de France pour se consacrer à la broderie – HB News


Edith Heurtelou pratique son art « à la main ». La broderie est un métier de moins en moins populaire en Haïti

Née à Jannot, un vieux bourg de la commune de Pétion-Ville, Edith Heurtelou a dès son jeune âge développé une passion pour la broderie. Elle prend ses premières inspirations dans les œuvres de sa mère, une artisane et secrétaire qu’elle décrit comme étant son modèle.

« Ma mère, Germaine Jannot, pratiquait à la fois le dessin et la broderie », dit Heurtelou. « Je me souviens qu’elle travaillait au secrétariat d’un bureau d’assurance le matin. Elle allait enseigner la broderie et le dessin dans des écoles privées dans l’après-midi puis à sa rentrée, elle pratiquait la broderie tard la nuit ».

Fort souvent, la petite Edith Heurtelou accompagnait sa maman dans ses séances de travail nocturnes. Elle s’est encore plus rapprochée de sa mère quand elle a perdu son père en 1960 alors qu’elle n’avait que sept ans. C’est durant cette période qu’Heurtelou apprend à manipuler une aiguille sur les morceaux de toiles restants dans le coin consacré à la broderie dans la maison.

L’apprentissage n’a pas été facile. Tenir une aiguille entre le pouce et l’index pendant longtemps engendre des crampes. La jeune fille se piquait régulièrement les doigts. L’expression consacrée alors était de dire que le travail rentre dans sa chair ou dans son sang.

Après ses études classiques, Heurtelou opte pour le secrétariat administratif. Simultanément, elle travaille ses compétences linguistiques dans l’anglais et l’espagnol. C’est ainsi qu’elle arrivera à décrocher un emploi à l’ambassade de France en Haïti. « J’y ai travaillé pendant seize ans. Mais, je n’avais pas négligé mon métier manuel puisque je consacrais pas mal de temps pour la broderie ».

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Au début des années 1990, Heurtelou dit avoir remis sa démission pour pouvoir entièrement consacrer son temps à son atelier de broderie. « Durant la même période, j’allais ouvrir une boutique pour écouler ce que je produisais. Je ne pouvais pas vous expliquer la joie que je ressentais en pratiquant le métier que j’aime. »

Edith Heurtelou offre au public sa marque dénommée le Nounous « J’avais commencé avec des layettes pour bébé et des linges de maison », précise-t-elle.

La broderie à main reste le principe premier de son atelier. Ce type de broderie qui demande un talent certain contraste avec les facilités apportées par le développement de la broderie à machine ou la broderie numérique, assistée par ordinateur.

« On m’a souvent conseillé de passer à la machine pour que ce soit plus rapide, mais je refuse toujours, révèle Heurtelou. J’ai appris à broder à la main et je sais ce que ce type de broderie qui demande patience et minutie peut apporter à un dessin en termes de valeur », dit la dame de 69 ans.

Heurtelou déclare avoir du mal à trouver de jeunes brodeuses capables de fournir un travail fini. La plus jeune professionnelle de son atelier est dans la cinquantaine. « Je crois que le métier de broderie à main est à deux doigts de la disparition puisque les jeunes d’aujourd’hui ne brodent plus, regrette Heurtelou. C’est mon plus grand chagrin ».

La collection Nounous fabriquée par la brodeuse prend, certaines fois, du temps pour écouler ses productions. Raison pour laquelle la couture vient à la rescousse, « par obligation. »

De nos jours, la professionnelle tient la tête hors de l’eau grâce à des contrats réguliers obtenus auprès des institutions scolaires. « Je brode des robes de première communion, des vêtements de baptême et des habits de graduations pour enfant », relate la mère de deux enfants.

La profession ne rapporte pas beaucoup puisque le travail artisanal n’est pas valorisé en Haïti. Le prix des commandes peut osciller entre 250 et 50 000 gourdes dépendamment du type de broderie réalisé, sa taille ou sa forme. « Je tiens à continuer par amour pour la broderie », lâche Heurtelou.

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Actuellement, la brodeuse fait face à un manque de matières premières, car les fils utilisés pour broder sont de moins en moins disponibles. La maison Dupuy où elle avait l’habitude d’acheter des fils de qualité est en rupture de stock. « Du coup, j’en fais la demande à des amis-es à l’étranger pour voir comment je peux pallier cette situation. »

La broderie est une pratique pensée comme féminine puisque pendant longtemps, l’apprentissage de ce métier était obligatoire à l’école des filles en Haïti. « À une certaine époque, la broderie était même obligatoire pour avoir le certificat d’étude primaire, relate Heurtelou. Je me souviens avoir eu un examen de broderie pour mon certificat ».

Toutefois, la dame croit que les femmes ne sont pas nécessairement prédisposées au maniement des aiguilles comme on l’a souvent dit. « J’ai connu des hommes qui savaient broder. Ils étaient performants et très créatifs. »

Il n’existe presque pas de document sur la pratique de la broderie en Haïti. Le processus utilisé pour tailler, rapiécer, réparer et renforcer le tissu a engendré le développement des techniques de couture, et les possibilités décoratives de la couture ont probablement conduit à l’art de la broderie.

Heurtelou rapporte que la broderie à main en Haïti a été enseignée à l’école technique d’Elie Dubois. Cette institution est à présent transformée en école classique. « C’étaient surtout des religieuses belges, les sœurs de Marie, qui enseignaient dans cette institution technique. C’est ainsi qu’elles ont enseigné le métier à des sœurs d’Élie Dubois, de l’Immaculée Conception et du Notre Dame du Perpétuel Secours qui, à leur tour, sont devenues des professeures dédiées à la transmission de ce savoir-faire », explique longuement Heurtelou se référant aux explications de sa défunte mère qui composait l’une des premières générations formées dans ce métier.



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