Ils ont « coupé la tête d’un de mes voisins », témoigne une victime de la violence des gangs – HB News


Des victimes de la guerre entre les gangs 400 Mawozo et Chen Mechan réfugiées sur la place de Clercine, témoignent à HB News

« Un homme cagoulé a violemment ouvert ma porte et braqué une arme sur ma tête. Il m’a demandé les clés de chez moi avant de me jeter dehors, avec pour seuls biens, mon téléphone et les habits que je portais. »

« Moi, je revenais du marché. J’ai entendu des marchandes parler d’incendie et de coups de feu, quand je suis arrivé à proximité de chez moi à But Boyer. J’ai vu des hommes armés encagoulés et des flammes s’élever. Ils avaient coupé la tête d’un de mes voisins. »

« Un de mes agresseurs a enlevé sa cagoule et je l’ai reconnu. Je prenais soin de lui quand il était enfant. Il m’a gentiment demandé de partir, de laisser la maison. »

Voilà ce que se racontent les victimes de la guerre que mènent les groupes armés rivaux : 400 Mawozo et Chen Mechan. Depuis le dimanche 24 avril, plusieurs centaines d’habitants de la Plaine ont dû abandonner leurs maisons pour se réfugier sur la place de Clercine, en face du commissariat de police de la zone. Ces derniers, pour la plupart de jeunes hommes, ont pour certains trouvé refuge au local de la mairie de Tabarre. D’autres, plus chanceux, sont hébergés par des proches.

En face de la pompe à essence de Clercine, sur une artère de la place, une des victimes a pris la situation en main, et distribue à manger à ceux qui se présentent, mardi 26 avril. Dans la foule des demandeurs, un marchand de comparette. Il n’est pas une victime, mais on ne lui refuse ni le plat chaud ni la poche d’eau qui accompagne l’aide.

Pendant la distribution, plusieurs cartouches retentissent. Les policiers du poste se regroupent autour d’un camion stationné en travers d’un carrefour, et malgré les diverses armes qu’ils tiennent et un contrôle strict imposé aux voitures et motocyclettes, David Beauchamp, un des déplacés, dit n’avoir aucune confiance en eux pour assurer sa sécurité. Ils sont à peine une dizaine et c’est avec une hésitation visible que quelques-uns se hasardent de temps en temps à patrouiller à quelques mètres de la place où se fait la distribution.

Ce mardi, le menu est composé de riz aux haricots rouges accompagné d’une sauce au saumon. Le repas a été rendu possible grâce à la générosité des uns et des autres, confesse Beauchamp. Autour du lieu de distribution, une pile d’assiettes sale commence à monter, ainsi que des cuillères en plastique. La question environnementale passe au second plan, urgence sanitaire et sécuritaire oblige.

David Beauchamp est né et a vécu toute sa vie à But Boyer. Il avoue porter ses vêtements, un t-shirt vert et un jeans, depuis près de trois jours. Il souhaiterait se changer. L’envie semble dérisoire dans un moment pareil, cependant. Depuis que lui et plusieurs de ses voisins ont fui leurs quartiers, prendre une douche, dormir avec un drap, ou même un oreiller, relève du privilège.

Dans son abri, Memene Dareus dort sur un drap à même le sol, le jour, elle reste assise sur un banc. Le local où elle se trouve est une ancienne école désaffectée, que la mairie a reconvertie en abri provisoire. Un long corridor sert d’entrée. C’est là que les parents lavent leurs enfants et à l’aide d’un balai qui a l’air d’être lui-même un rescapé, ils évacuent l’eau du bain par un petit interstice devant une barrière en tôle.

Ce jour-là, la dame d’à peu près une quarantaine d’années n’a pas mangé. Il y avait trop de monde à la distribution, donc elle a raté le coche. Elle n’a eu qu’un bonbon et de l’eau depuis la matinée.

Jean Mates Elie, est ébéniste. Il n’habite pas à Clercine, mais y travaille. Il héberge chez lui une dizaine de famille, avec enfants. Il déclare ne pas pouvoir rester impassible dans un moment pareil. « Je n’ai rien pu faire pour les gens de Martissant ni du Bel-Air, dit-il. Mais là, je peux aider une ou deux personnes, et je le fais. »

Martissant, Bel-Air, la liste des quartiers que les gens fuient s’allongent de jour en jour. L’ancien colonel des forces armées d’Haïti, Himler Rebu confie pendant une interview avec HB News que Port-au-Prince est une ville assiégée. La scène d’hommes et de femmes qui émergent de la route de Bon Repos jusqu’à la place, malgré l’horreur des bruits de balles, semble confirmer les dires de l’ancien ministre.

Dans une note diffusée sur internet, Yanick Lahens, écrivaine, prix Femina et professeur d’université, s’inquiète de la situation à l’entrée nord de la capitale.

Et pour cause, si la situation en Plaine suit le schéma classique des vagues de déplacés des trois dernières années, il y a peu de chances que les victimes rentrent bientôt chez elles. D’ailleurs, eux même ne semblent pas y croire.

Rachelle Siméon joue avec une petite fille. Elle a un an, marche à peine, ses fesses à l’air. Le père de l’enfant n’a pas souhaité endosser sa responsabilité. Seule pour affronter la situation, Siméon espère une intervention forte du pouvoir central pour rentrer un jour chez elle.

Ils sont beaucoup à avoir trouvé refuge au niveau du local de la mairie de Tabarre. Pris en charge par l’office de Protection civile de la commune, ils étaient 70 dimanche soir, avant que ce chiffre ne double, voire triple, le mardi 26 avril.

Piersaint Emmanuel, Coordonnateur technique du comité communal de la protection civile de Tabarre, affirme qu’ils ont été contactés par l’UNICEF, ainsi que l’office international pour la migration (OIM). Ces derniers, en fin d’année 2021, avaient aidé plusieurs familles hébergées au niveau du kiosque Occide Jeanty à se reloger grâce à une allocation.

« Pour le moment, nous leur donnons un abri, et un repas chaud, explique Emmanuel. Il n’y a plus personne qui dort au local de la mairie, nous avons aménagé l’école à proximité du poste de police et une église adventiste à quelques mètres, afin de les recevoir. »

Piersaint confesse qu’au niveau de la protection civile, ils réfléchissent à une alternative au cas où les groupes armés en venaient à migrer jusqu’à Clercine. « Nous avons entamé des démarches afin de pouvoir occuper la place Hugo Chavez en face de l’aéroport, mais les gens ne semblent pas enclins à y aller. »

Selon David Beauchamp, les gens hésitent pour plusieurs raisons. Mais surtout, parce qu’ils savent que les autorités les jetteront à la porte de la place le plus vite possible, du fait de sa proximité avec l’aéroport. « Ils ne voudront jamais nous voir devant eux, déclare-t-il. Nous sommes le problème qu’ils ne veulent pas résoudre. »

Jean Mates Elie, au contraire, pense autrement. Il estime qu’une proximité telle avec l’aéroport international Toussaint Louverture est un atout, afin que l’état central, mais aussi la communauté internationale prenne une décision claire sur la situation actuelle.

« S’il y a des risques de paralysie pour l’aéroport, ils feront quelque chose », dit-il, l’air assuré et un verre de clairin à la main.

En attendant la communauté internationale et l’État central, des réfugiés du Bel-Air et de Martissant vivent encore dans l’aire du Champ-de-Mars, et la martissanrusation de l’entrée nord de la capitale ne semble encore être que dans sa phase une. Selon la Société Civile, les derniers affrontements ont coûté la vie à au moins 20 personnes entre le 24 et le 26 avril, dont une famille de huit personnes, trois jeunes femmes et trois enfants. Port-au-Prince résistera-t-elle au siège des gangs à l’instar de la capitale ukrainienne, à qui l’internationale a donné les moyens de se défendre ? L’avenir seul nous le dira.



Related Articles

Responses

Your email address will not be published.