James Germain, le griot d’Haïti   – HB News


James Germain vit partagé entre trois régions du monde : l’Afrique, l’Europe et les Antilles. Né à Port-au-Prince en 1968, il porte un unique amour : le chant

James Germain réinvente du haut de ses vingt ans de carrière la musique traditionnelle vaudou avec des sonorités antillaises, maliennes et béninoises, en leur donnant cette teinte de gospel qui rend uniques ses interprétations et compositions.

Né dans une famille de huit enfants, le chanteur et compositeur grandit dans le quartier de Saint-Antoine au milieu de sa fratrie entouré de toute part par la musique. Très tôt, James Germain fréquentera la chorale de son église durant un certain temps avec sa sœur et commencera à se former à l’Académie Promusica de Port-au-Prince avant d’aller en France afin de poursuivre en 1990 une formation en chant jazz et classique au Conservatoire Claude Debussy.

« J’ai grandi entouré de musique, déclare l’artiste dans une entrevue avec HB News. Il y avait une église protestante à côté de chez moi, plus loin, il y avait aussi une église catholique et un temple vaudou. Je me suis retrouvé entre le tambour des péristyles, celui des protestants et la musique dite ‘’classique’’ de l’Église catholique. Le dimanche, il fallait absolument se rendre à l’église avec l’école. »

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À l’Académie Promusica, James Germain rencontrera Lina Mathon Blanchet et tous ces gens qui l’encadraient en Haïti avant son départ pour la France. « J’ai choisi la France parce que je l’ai toujours aimé à travers la télévision, dit l’homme, surnommé le griot haïtien. La France est comme mon deuxième pays. J’ai été bercé par les chansonnettes françaises. Ma sœur avait son cahier [de paroles]. Arrivé en France, j’ai voulu explorer cette partie-là et je suis allé dans une école de jazz, au conservatoire ».

Durant son jeune âge, Germain fera la rencontre du musicien Azi Rocourt qui lui apprendra le solfège.

Germain passera aussi des années « très intenses » et instructives à la chorale de l’Église méthodiste wesleyenne.

Sa rencontre avec la pianiste et compositrice Lina Mathon Blanchet sera déterminante dans sa carrière artistique. La compositrice lui fait alors redécouvrir les chants traditionnels vaudous qu’il écoutait durant son enfance dans son quartier ainsi que le répertoire classique des musiques haïtiennes, qu’il réarrangera plus tard avec d’autres genres musicaux. Lina Mathon Blanchet, de son côté, a eu une influence considérable sur des générations d’artistes qui auront marqué la musique haïtienne telles que Martha Jean-Claude, Micheline Laudun Denis, Yole Derose, Emerante De Pradine Morse et Raymond Baillargau connu sous son nom de scène Ti Roro.

Moi, quand j’ai l’opportunité de donner la place aux jeunes, je le fais. J’ai grandi dans le partage, je pense qu’on a besoin de ça pour une nouvelle Haïti

« Lina Mathon Blanchet a été une personne extraordinaire dans ma vie, déclare James Germain. Elle est issue de la bourgeoisie haïtienne, elle a brisé tous les protocoles. »

Les origines bourgeoises de la dame n’ont en rien entamé son amour pour la musique populaire. « Elle a fait un travail extraordinaire dans la musique haïtienne que la jeune génération ne connait pas, continue James Germain. Sa maison était grande ouverte pour tout le monde. Je passais des weekends chez elle à Pétion-Ville après avoir fini de travailler. Ce sont des moments qui m’ont marqué. On pouvait aller de Carrefour à Pétion-Ville en soirée dans une camionnette à l’époque. C’est grâce à elle que j’ai pu découvrir la musique traditionnelle ».

Une histoire d’amour africaine

En 2007, la chorégraphe haïtienne Kettly Noël vivant au Mali où elle tient un festival de danse « Danse Bamako Danse » invite James Germain à participer à un spectacle « Nan Lakou », resté programmé pendant plusieurs semaines dans le théâtre parisien « La maison des cultures du monde ». Après cette expérience, elle proposera à James Germain de rester travailler avec elle au Mali. La chaleur et l’ambiance du pays inciteront l’artiste à produire son troisième album Kreol Mandingue.

« J’ai exploré les espaces, les hauteurs, les gens et je me suis senti en Haïti à travers la musique malienne et son histoire mandingue, dit James Germain. Quand on me parle du Mali, de sa musique, je sens que je suis habité par quelque chose. »

L’excursion africaine s’arrêtera aussi au Bénin. « C’est là que j’ai pu faire la rencontre avec le pays de mes ancêtres, raconte James Germain. Tous ces endroits m’ont apporté quelque chose. C’est extraordinaire ce mélange, tout ce que le continent africain nous a apporté ici dans la Caraïbe. Quand je voyage au Mali, au Bénin, au Burkina, j’ai l’impression que c’est le miroir de ce que je vois ici dans la Caraïbe. Les traditions sont vivantes et intactes ».

Ce séjour malien stimulera les sonorités maliennes, mandingues ainsi que celles caribéennes de « Kréol Mandingue », paru en 2010.

Lina Mathon Blanchet a été une personne extraordinaire dans ma vie, déclare James Germain. Elle est issue de la bourgeoisie haïtienne, elle a brisé tous les protocoles.

 « En arrivant là-bas, j’étais vraiment emporté par la musique malienne, raconte James Germain. Je me suis dit qu’il y a vraiment intérêt de fusionner avec la source africaine. (…) J’ai eu l’opportunité de rencontrer tous les grands musiciens maliens et d’autres musiciens de la Côte-d’Ivoire, de la Guinée, du Cameroun. J’ai passé un temps à chanter dans un hôtel tous les samedis soir et c’était des chansons caribéennes, mandingues… Ce disque est né de tout ça. ».

Kreol Mandingue reste pour James Germain un retour en Afrique. « Tous ses rythmes, tous ses sons que j’ai entendus là-bas au Mali ont donné Kreol Mandingue et c’était plutôt bien accepté par le public qui ne s’attendait pas à cela. C’est un disque qui me tient vraiment à cœur aussi. C’est mon troisième album et c’est dans celui-ci que j’ai pris mon pied dans la réalisation, dans les arrangements ».

Les chansons de James Germain, ancrées dans l’imaginaire caribéen et africain, sont délivrées et teintées de touches très personnelles qui font sa singularité. Ses trois albums Morceaux de choix, Kréol Mandingue et Kafou Minui sont le fruit de tout un travail discographique qui raconte une histoire et qui porte une culture. Des histoires qui se cachent derrière les chansons, des questionnements portés par le chanteur pour dire tout un peuple et un pays qui se cherche. « Il y a beaucoup de choses dans mes chansons, c’est la vie, comme on dit ‘’brase lavi’’. Je ne pourrai pas faire autrement. Je suis à la disposition de tout ça et je me laisse porter. Je suis un enfant qui suit la trace de ses parents, ses grands-parents, ses ancêtres. À travers mes disques, j’ai pu raconter mon univers et tout ce qu’il comporte ».

Habiter Haïti

En 2015-2016, les chanteurs James Germain, Beethova Obas et la chanteuse Emeline Michel se sont retrouvés sur le projet de Ann Chwazi Lapè porté par la Mission des unies pour la Stabilisation en Haïti. Ils sont allés à la rencontre de plus de 200 jeunes venant de différentes régions du pays. Un disque Vwa Ayiti pou Lapè contenant dix chansons abordant les questions de sécurité, de stabilité, de paix a été réalisé sous la direction artistique de James Germain.

 « Je pense que nous les artistes, nous aimons anticiper les choses, dit Germain. J’avais envie de reprendre ces chansons que nous avons travaillées avec les gamins, on a enregistré un album qui n’a pas pu être commercialisé. C’est dommage que la jeunesse d’aujourd’hui ne vit presque plus. Il n’y a pas de loisirs, pas de salle de cinéma. C’est une jeunesse qui est livrée à elle-même. Moi, quand j’ai l’opportunité de donner la place aux jeunes, je le fais. J’ai grandi dans le partage, je pense qu’on a besoin de ça pour une nouvelle Haïti ».

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Parlant de son expérience et de sa relation avec le chanteur Beethova Obas, James Germain relate que le titre de l’album « Kafou Minui » vient d’un morceau que ce dernier avait écrit sur l’album. « C’était mon premier disque. Je n’avais pas du tout l’expérience de studio pour enregistrer un album. Derrière cet album, il y a des musiciens extraordinaires. Quand j’avais chanté en 1994 lors d’un concert de Beethova à Paris, son producteur est entré dans la loge et m’a dit : « Je te signe tout de suite ».  Et ça a déclenché l’histoire de Kafou Minui. Beethova a joué sur l’album. Kafou Minui et Konbyen mo sont ses deux titres ».

Chantre de la musique traditionnelle haïtienne, James Germain ne traverse pas indemne la crise qui secoue le pays. Plusieurs de ses projets sont à l’arrêt. Il plaide afin que les Haïtiens trouvent une solution à la crise que le pays traverse depuis des mois dans le vivre-ensemble, car il y croit encore.

 

Photo de couverture: James Germain, France 24



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