La guerre en Ukraine peut être une opportunité pour les planteurs de pitimi en Haïti – HB News


Vont-ils pouvoir saisir cette occasion ?

Planteur de pitimi à Grand Bois, dans l’Artibonite, Lucsé Dulos s’est rendu compte que les prix des produits agricoles n’ont cessé d’augmenter depuis quelques mois. Il a compris que le conflit entre Russes et Ukrainiens entraînait des conséquences dramatiques sur le prix des céréales, comme celles qu’il cultive.

Cette hausse des tarifs touche Haïti durement, parce que le pays dépend beaucoup des importations de céréales. Le blé, dont la Russie et l’Ukraine sont parmi les principaux producteurs au monde, est très consommé dans le pays, sous différentes formes. C’est une céréale qui n’est pas produite localement.

Dulos vend du sorgho qui n’a pas encore été moulu. Au marché de son village, il s’écoule à 200 gourdes la marmite. Le prix grimpe à 350 gourdes s’il le passe au moulin. Sa stratégie est de stocker une partie de ses récoltes dans son colombier, et de la vendre au plus fort des prix.

Le petit mil, après le maïs et le riz, est la troisième céréale la plus plantée dans le pays.

Gaël Pressoir, doyen de la faculté d’agronomie de l’université Quisqueya, pense que les disruptions dans les chaînes d’échanges et la guerre de ces pays de l’Est de l’Europe entraînent à la fois des risques pour la sécurité des approvisionnements et une opportunité pour les planteurs.

« Les agriculteurs peuvent ainsi obtenir de meilleurs prix pour les produits de leur travail. Ils ont donc intérêt cette année à mettre les bouchées doubles. »

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Selon des données du département étatsunien de l’agriculture (USDA), de juin 2021 à juillet 2022 les projections de consommation de blé (et de dérivés) étaient de 425 000 tonnes métriques, soit 5 000 tonnes de plus que l’année précédente. Le riz, également importé en grande quantité, subit aussi l’augmentation de prix. Le petit mil, dans ces conditions, pourrait connaître une inflation, comme produit de substitution. Bien que les habitudes de consommation des Haïtiens, au moins depuis les années 1990, penchent surtout pour le riz, Lucsé Dulos espère pouvoir profiter de ces nouveaux prix pour son petit mil.

En moyenne, la productivité des planteurs est d’une tonne de céréales par hectare. Cette possibilité que le pitimi profite des nouveaux prix est d’autant plus réelle que la production de cette céréale se redresse rapidement après qu’un puceron a ravagé la quasi-totalité des plantations du pays.

Des recherches haïtiennes

C’est en 2015 que le puceron a commencé à ravager les champs de petit mil. En moins de deux ans, la plupart des plantations du pays avaient été touchées par ce « pichon », les variétés locales de sorgho y étant très sensibles. Le pays produisait environ 100 000 tonnes métriques par an avant l’arrivée de la maladie.

Grâce au Centre de recherche sur la bioénergie et l’agriculture durable (CHIBAS), dirigé par Gaël Pressoir, de nouvelles variétés plus ou moins résistantes au puceron ont permis aux paysans de relancer une culture quasiment détruite. Selon des données du département des USA de l’agriculture, elle a été de 30 000 tonnes en 2018, et 60 000 en 2019. Pour l’année 2021-2022, les projections étaient de 80 000 tonnes.

Le petit mil, après le maïs et le riz, est la troisième céréale la plus plantée dans le pays. On estime qu’environ 320 000 planteurs s’adonnent à cette culture, et des milliers de travailleurs temporaires sont impliqués. C’est aussi l’un des seuls produits du pays pour lesquels Haïti est quasiment autosuffisant. Les importations ne dépassent pas 2000 tonnes.

Pour contrecarrer les ravages du pichon, la Brasserie nationale d’Haïti, qui utilise du petit mil dans ses produits, et l’USAID ont financé la Fondation CHIBAS-Haïti, de l’université Quisqueya, pour développer une variété de sorgho qui pourrait y résister. La Brana, propriété de la marque internationale Heineken, développait déjà, depuis 2013, un programme pour accompagner les planteurs de petit mil dans leur production. L’initiative s’appelait SMASH (Smallholders Alliance for Sorghum in Haïti).

Richard Phillips a travaillé à l’implantation du projet. Et en 2015, quand les plantations ont commencé à subir, ils ont fait appel au CHIBAS. Gaël Pressoir, doyen de la faculté d’agronomie de l’université, est le directeur exécutif de ce laboratoire.

« Nous avons pu développer plusieurs variétés, explique-t-il. Les premières montraient une résistance partielle. Elles se défendaient bien, mais subissaient parfois les ravages du puceron. Maintenant nous avons pu créer de nouvelles variétés qui sont bien plus résistantes. Mais la recherche ne s’arrête pas, et nous travaillons encore sur des lignées de sorgho ».

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Gaël Pressoir indique aussi que l’amélioration simultanée des variétés et des pratiques agricoles permettrait d’obtenir des niveaux de productivités élevés : « Nous avons pu confirmer que même avec l’agriculture de relais, un planteur pourrait obtenir jusqu’à cinq tonnes de céréales à l’hectare, en priorisant les bonnes pratiques ».

Le regroupement des petits planteurs haïtiens de petit mil visait à soutenir et à former les producteurs pour un sorgho de qualité dont une partie, environ 5000 tonnes par an, serait utilisée dans la production de Malta H et de la bière Kinam.

« C’était un vrai défi logistique, explique Phillips. Surtout qu’en général les agriculteurs n’ont pas une grosse production individuelle. Il fallait non seulement les regrouper, mais aussi s’assurer que la qualité de sorgho était excellente. Un mauvais entreposage suffisait à produire des parasites nocifs pour la plante. »

Aujourd’hui, informe Pressoir, des pays comme le Costa Rica sont en train d’évaluer les variétés produites en Haïti pour apporter des solutions chez eux.

Plusieurs variétés

Les variétés de petit mil créées par le laboratoire CHIBAS sont aujourd’hui éparpillées dans tout le pays. Pa pè pichon, tinen 2, dekabès… sont quelques-unes de ces graines de petit mil armées pour se défendre contre le pichon. Au-delà de leurs noms pittoresques, ce sont de vraies alternatives pour des paysans qui avaient perdu la plupart de leurs récoltes au plus fort de la maladie.

Mais des efforts restent à faire pour trouver des solutions adéquates pour chaque cultivateur. Gaël Pressoir explique que certains planteurs ne sont pas satisfaits. Ils ne remettent pas en cause l’efficacité des différentes variétés, mais certaines ne correspondent pas à leur manière de cultiver.

Les variétés de petit mil créées par le laboratoire CHIBAS sont de vraies alternatives pour des paysans qui avaient perdu la plupart de leurs récoltes au plus fort de la maladie.

Ce qui se passe c’est que les variétés qui avaient été créées étaient prêtes en quatre mois. En réalité, cela permet au planteur de récolter deux fois dans l’année. Mais beaucoup de planteurs cultivent le petit mil en association avec le maïs et le pois congo par exemple. Ils les récoltent à tour de rôle.

Ces agriculteurs voudraient donc d’abord récolter le maïs, et laisser le sorgho en attente. C’est pour cela que « l’ancien » petit mil qui grandissait plus lentement leur convenait, car il pouvait être récolté plus tard dans la saison, en général en décembre.

« Nous sommes en train de développer des produits adaptés à ces planteurs, des variétés de pitimi lane, assure Pressoir. Les résultats sont encourageants, car ces nouvelles variétés semblent encore plus résistantes. »

Produit versatile

Située à Drouillard, non loin du parc industriel SONAPI, l’entreprise Etoile du Nord s’est spécialisée dans la transformation du sorgho. Elle reçoit le petit mil directement des planteurs, et le transforme en différents produits dérivés.

Hervé Jean François est le directeur général de l’usine. En plus d’être produit localement, le petit mil a un énorme potentiel nutritionnel. « C’est une excellente source de protéine, et elle permet aussi de faire des produits pour des personnes diabétiques », reconnaît-il.

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Selon le directeur de l’Étoile du Nord, le sorgho est utilisé d’au moins six manières différentes. Il y a d’abord le petit mil brut, nettoyé et conditionné. Il est vendu à la Brana, pour la production de bières. De ce petit mil brut, après polissage, on extrait du son de sorgho, utile pour nourrir le bétail. Ensuite, on trouve le petit mil moulu, qui se vend au marché pour la consommation individuelle. Grâce au sorgho moulu, on produit de la farine de petit mil, utilisée dans la pâtisserie, la production de pain notamment.

D’autres produits sont dérivés de cette céréale. La semoule de petit mil est utilisée par des cantines scolaires, comme aliment nourricier. Pour finir, Etoile du Nord vend une version spéciale du petit mil à l’entreprise Arlequin SA, qui produit des snacks populaires comme les Cheetos.

L’entreprise s’implique aussi dans la production, par la multiplication de « fermes ancre », qui sont des coopérations entre planteurs qui lui garantissent un petit mil de qualité supérieure, et en quantité suffisante pour ses opérations. Par ailleurs, le sorgho, notamment les variétés douces et juteuses du CHIBAS, peut aussi produire de l’alcool. Les tiges sont utilisables pour nourrir les animaux, ce qui fait que rien ne se perd dans le petit mil.

Nécessité d’investir

En moyenne, un paysan récolte une tonne de petit mil par hectare. Ce faible rendement est dû à plusieurs facteurs, dont la culture en association. Mais selon Pressoir, il a été démontré que ce rendement peut être bien plus élevé. A rappeler que plus de 90 000 hectares sont plantés en sorgho dans le pays.

Le responsable du CHIBAS croit que le pays pourrait réduire considérablement ses importations de nourriture, principalement de riz, si chaque hectare produisait de façon optimale. Cela demande que des mesures soient prises par l’État, pour assurer une plus grande indépendance d’Haïti. « Il faut des mesures protectionnistes, réclame le généticien. Tous les pays qui veulent être souverains investissent dans la protection de leurs agriculteurs. C’est normal, et il est inacceptable que nous ne l’ayons pas encore compris en Haïti. »

Ralph Beauvoir, agroéconomiste, croit lui aussi qu’il est temps que de réelles mesures soient prises, pour la production nationale. Mais, selon lui, il existe trop de contraintes pour le moment, qui empêchent les agriculteurs de bien tirer profit de leur production. En relation au conflit russo-ukrainien, Beauvoir pense « qu’il est possible de profiter d’une situation ponctuelle pour faire des changements structurels, mais il faut une volonté politique. »

Même si le moment serait bien choisi pour que cette volonté politique se manifeste, le spécialiste n’y croit pas. « En 2008, lors de la grande crise [qui avait des effets inflationnistes similaires], nous n’avons pas profité pour investir dans notre agriculture », rappelle-t-il.

Les photos sont de Carvens Adelson.



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