La guerre entre 400 Mawozo et Chen Mechan, une catastrophe humanitaire et patrimoniale – HB News


À côté des dizaines de morts et des centaines de déplacés, une richesse culturelle, déjà à l’abandon, se trouve menacée

Des tirs nourris sont entendus à Drouillard, ainsi qu’au niveau de Sartre et de Cité Soleil dès 8 h du matin, lundi 26 avril 2021. Le jour d’avant, une pluie de messages demandant l’aide des autorités policières dans la commune de la Croix des Bouquets tombait sur les réseaux sociaux. Il en va de même pour Canaan, Shada, Santo et Lilavois. Des tirs sporadiques sont entendus de toute part.

À Lilavois où habite Jean René Hugo, c’est une ambiance de guerre qui s’entend. Même l’air est lourd, fait-il savoir. Pas moyen de sortir, pour le jeune homme qui étudie à l’Université d’État d’Haïti. Il a envoyé des messages à ses professeurs pour prévenir de son absence, mais sa principale inquiétude est la batterie de son téléphone presque à plat.

« Depuis dimanche, je suis confiné chez moi, témoigne Hugo. Je n’ai pas de système énergétique et l’électricité est à l’image du pays. S’il faut que je demande de l’aide, je ne saurai pas quoi faire sans téléphone. »

Les tirs servent de bruits de fond à notre conversation. Le jeune homme parle posément, un silence de temps en temps illustre cependant son inquiétude par rapport à la situation. Il essaye de détendre l’atmosphère en précisant qu’il s’est aménagé une couche à même le sol avec sa mère et sa sœur, avec qui il vit. Sans réellement savoir ce qui se passe, le jeune garçon résume la situation par un fatal : guerre de territoire entre 400 Mawozo et Chen Mechan.

Un hélicoptère stationné sur le tarmac de l’aéroport de Port-au-Prince a été touché par une balle perdue le 25 avril 2022, selon le Centre d’Opération d’Urgence nationale. En juin 2021, près de 20 000 personnes avaient dû fuir les combats des quartiers de Martissant, Bel’Air et Bas-Delmas. 5 500 de ces citoyens restent déplacés selon les données des Nations Unies.

Livrés à eux-mêmes, les citoyens les plus chanceux ont pris le peu de bagages qu’ils pouvaient et ont fui leurs maisons depuis l’éruption des violences dimanche dernier. 70 personnes étaient recensées dimanche soir par la protection civile de la commune de Tabarre. Chiffre qui entre temps a augmenté. La situation n’est pas nouvelle : près de 131 familles étaient logées sur la place Occide Jeanty il y a encore quelques mois. C’étaient des réfugiés du Bel Air, premier quartier de Port-au-Prince, dirigé par le chef de gang BBQ. Alors que quelques mois plus tôt, l’Institut mobile d’éducation démocratique sortait un rapport qui faisait état de 1 200 personnes rescapées des affrontements à Martissant, réfugiées dans les locaux du Centre Sportif de Carrefour.

À l’image de Martissant au début du mois de juin 2021, plusieurs entreprises, mais aussi des familles, migrent vers le centre du département de l’Ouest, particulièrement à Delmas. Ils fuient l’insécurité de ces lieux qui, à l’instar de La Croix des Bouquets, regorgent de richesses culturelles telles que le Village de Nouailles, bastion artistique, unique dans la création de sculptures en fer découpé, ainsi que la place publique, aussi connue sous le nom de la Place d’Armes, mentionnée dans le dossier des braceros comme nous le fait savoir Frantz Délices, professeur d’université et spécialiste en patrimoine culturel.

« C’est toute la Croix des Bouquets [et ses 1,3 million d’habitants] qu’il faut protéger, car elle abrite déjà un écosystème patrimonial avec les habitations sucrières datant de la colonie, la présence du Village de Noailles et sa proximité avec le Lac Azuei, la source Zabeth et les sources chaudes, dites sources puantes sur la Nationale #1, déclare Délices. Et il ne faut pas oublier la place de la Canne à sucre et la compagnie du Rhum Barbancourt qui s’y trouvent aussi. »

Les braceros sont très importants dans l’histoire de migratoire Haïtienne. Il s’agit d’Haïtiens qui sont partis vivre en République dominicaine à partir de 1915, durant la période de la Zafra, c’est-à-dire, la coupe de la canne à sucre. Au même titre que les travailleurs des champs de tomates aux États-Unis, ces derniers étaient des employés saisonniers, qui arrivaient et repartaient entassés dans des camions. Ils étaient employés par le gouvernement dominicain, au contraire de ceux qui allaient vivre dans les bateys. À l’époque, la société antiesclavagiste de Londres avait alors parlé d’esclavage pour décrire la situation desdits travailleurs, rapporte un article de Le Monde Diplomatique datant de 1983.

Aujourd’hui, la commune et ses environs sont le cauchemar de plusieurs centaines de personnes, qui y voient une énième preuve de la nécessité de fuir le plus loin possible le pays. Tel est le cas de Christopher Dieudonné. 24 ans, étudiant à l’université, le jeune homme, qui habitait à la Croix des Bouquets depuis 2015, a assisté récemment à un kidnapping sur la route de Michaud alors qu’il se rendait en cours.

« Ils ont pris leur temps, dit-il. J’ai opéré un demi-tour rapidement, mais mon mouvement n’a heureusement pas semblé les inquiéter. Cette expérience a été particulièrement traumatisante, jusqu’à justifier que ma famille et moi déménagions pour venir à Delmas. »

Malgré une délocalisation, le trauma reste entier pour Christopher Dieudonné, qui doit appeler chez lui avant de quitter le local de l’université, pour prendre la route. Ce dernier, qui vit avec ses parents et son petit frère, avoue se faire un sang d’encre pour eux aussi. Son père travaille dans l’aire du Morne Cabri, alors que sa mère doit sillonner tous les jours une route située dans le secteur du gang 400 Mawozo.

Si Dieudonné est parti, soulagé de ne plus se retrouver à La Croix des Bouquets, il n’en reste pas moins inquiet par sa nouvelle proximité avec la zone de Delmas 18, fief de Barbecue, autre chef d’une coalition de gangs notoire.

C’est aussi le cas de Frandy Tales, disc-jockey, qui a dû laisser sa maison en compagnie de sa mère pour s’abriter, le temps d’un aller mieux à Delmas, chez de sa famille.

D’autres personnes vivant hors de l’espace en conflit s’inquiètent déjà des retombées.

La compagnie d’eau traitée Culligan se trouve à Santo 17, au cœur des zones en conflit. Une prolongation des hostilités rendra certainement difficile son approvisionnement, s’inquiète Catherine Laurent, propriétaire d’une boutique où l’on vend de l’eau distribuée par l’entreprise à l’entrée du marché de Pétion-Ville du côté de la Panaméricaine. HB News n’a pas pu rentrer en contact avec les responsables de Culligan.

Laurent égrène ses inquiétudes, le téléphone portable à la main, projetant une vidéo de plusieurs dizaines d’hommes et de femmes, qui marchent hâtivement. La vidéo rappelle celles montrant les habitants de Martissant un an de cela, ou encore du Bel Air, en 2020 puis 2021. Le constat de ces personnes fuyant à pied et l’absence de voitures ou même de motos rappelle un autre problème qui s’use, mais ne s’efface pas dans le pays : la rareté de carburant.



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