La lente agonie du MUPANAH – HB News


Alors qu’il s’apprête à célébrer ses 40 ans, le musée du Panthéon national haïtien n’est toujours pas un musée digne de ce nom

L’année 2023 marquera les 40 ans d’existence du musée du Panthéon national haïtien. C’est peut-être le moment de se poser des questions sur cette institution en agonie, qui n’arrive toujours pas à ni séduire ni capter les publics.

Le MUPANAH a été créé dans un contexte assez particulier de l’histoire politique d’Haïti. L’espace abritant le musée devait au préalable servir pour vénérer la mémoire de l’ancien bourreau François Duvalier. L’opinion publique n’a pas été favorable à cette idée. L’espace sera par la suite transformé en mausolée pour les Pères de la nation. Il va falloir attendre le début des années 1980, à la suite d’un décret du président dictateur Jean-Claude Duvalier, pour avoir cette institution appelée MUPANAH.

Selon le décret portant à la création du MUPANAH en octobre 1982, l’institution aligne les fonctions principales allant de l’acquisition, la conservation, l’exposition, l’étude et la transmission. Le décret a précisé également la mission du musée qui consiste à perpétuer et diffuser le souvenir des Pères de la Patrie, de formuler, en conformité aux objectifs retenus par les pouvoirs publics, la politique générale pour l’implantation et l’administration des musées historiques à travers les régions et les collectivités locales d’Haïti et de participer à la conservation du Patrimoine ainsi qu’à la diffusion de la culture nationale.

Près de 40 ans après, comment se comporte l’institution aujourd’hui ?

La présence des musées sur le sol haïtien date un peu plus que 40 ans. Cependant, le MUPANAH est aujourd’hui la plus importante institution muséale du pays. À travers ce papier, on va essayer d’analyser certains éléments essentiels du développement de ce musée.

Le musée, dans toute société sérieuse, est une institution vitrine qui a une importance capitale. À ce propos, on a la réflexion de Krzysztof Pomian (2020) qui explique que :

C’est la seule institution qui permette d’établir un contact visuel avec le lointain sous ses différentes espèces, par l’intermédiaire des objets qui en viennent. Et, tout comme les monuments et les sites, le musée permet d’établir le contact avec le passé par l’intermédiaire des vestiges que celui-ci a laissés. À la différence des archives et des bibliothèques, il mobilise non pas lecture, mais la perception, et, à la différence des médiathèques, il la mobilise face non pas aux écrans, mais à des objets tridimensionnels venus de l’invisible, et déjà, à ce titre, chargés d’une espèce de sacralité, ce qui les rend qualitativement différents des images sur les écrans et débouche sur une expérience incomparablement plus riche.

On déduit que le rôle du musée est loin d’être qu’une simple institution abritant des reliques du passé à des fins d’études ou de promotion, mais plutôt un rôle beaucoup plus large qui renvoie à une vie intellectuelle, culturelle et sociale qui se manifeste à travers l’ensemble de ses actions.

Musées en Haïti : Un état des lieux

Aussi étonnant que cela puisse paraître, on a du mal à identifier les musées en Haïti si l’on tient compte de l’actuelle définition de musée par le Conseil International des Musées (ICOM). L’ICOM le définit en tant que « Institution permanente à but non lucratif au service de la société qui recherche, collecte, conserve, interprète et expose le patrimoine matériel et immatériel. Ouverts au public, accessibles et inclusifs, les musées favorisent la diversité et la durabilité. Ils fonctionnent et communiquent de manière éthique, professionnelle et avec la participation des communautés, offrant des expériences variées pour l’éducation, le plaisir, la réflexion et le partage des connaissances. » À la lumière de l’énoncé fonctionnel de l’ICOM, on se pose la question, existe-t-il aujourd’hui des « musées » en Haïti qui ont la prétention de cocher toutes ces cases ?

L’absence de la « mémopolitique », ou politique de la mémoire pour reprendre le terme de Jean-Frédéric Jauslin (2006) est flagrante en Haïti. On peut dans un premier temps observer et analyser l’ensemble des actions mises en place par les institutions culturelles et mémorielles ces dix dernières années, mais aussi du ministère de la Culture, qui visiblement s’occupe que du carnaval tous les ans. C’est une question que l’on pourra bien développer dans un autre papier. Dans un second temps, on peut aussi analyser quelques actions des institutions muséales en Haïti, par exemple le MUPANAH qui, parmi ses missions, doit diffuser et conserver le patrimoine.

Au bout du compte, on peut se demander s’il n’y a pas un manque d’appréhension de la question de la mémoire et du patrimoine culturel au niveau de ces institutions. En analysant les types de contenus proposés et publiés sur les réseaux sociaux par exemple, on déduit qu’elles s’opèrent sans prendre en compte l’évolution du secteur, du public et des enjeux liés à la conservation, la valorisation. En France, par exemple, les musées (musée de France) ont l’obligation d’avoir un Projet scientifique et culturel (PSC), un document qui les aide à se définir et s’orienter vers l’avenir, qui leur permet aussi d’avoir une ligne de conduite. Ceci les permet d’« ouvrir » sur le présent et s’orienter vers l’avenir, qui est tout à fait inévitable. D’après K. Pomian, cela constitue la spécificité même du musée.

Aujourd’hui, beaucoup de choses échappent aux institutions muséales en Haïti, notamment sur la question de la nouvelle muséologie (le musée contemporain). Le musée du 21e siècle n’est plus cette institution qui se contente d’être le lieu où tout tourne autour des œuvres, et de présenter une collection avec des réserves comme des casernes d’Ali Baba inaccessibles au public. C’est une tout autre institution où le public est au cœur des actions à travers lesquelles s’allient les vocations scientifiques, pédagogiques et esthétiques autour d’un solide projet muséographique, ce qui n’existe pas dans nos institutions muséales.

Commençant par le musée numismatique de la Banque centrale qui est presque inaccessible à cause de la situation d’insécurité actuelle du pays, tout comme le musée du Parc historique de la Canne à sucre, le musée Ogier Fombrun, le musée d’art Nader, le musée d’histoire des Femmes d’Haïti, le MUPANAH, le « BNE » ou d’autres institutions muséales en dehors du département de l’ouest, aucunes d’entre elles ne peuvent malheureusement se vanter d’être une institution qui tient compte de ces nouveaux paradigmes dans le secteur muséal.

MUPANAH : Une offre culturelle inexistante : Entre discours et réalité?

L’historien K. Pomian explique fort bien que « plus une société est sécularisée, plus elle est aussi urbanisée, instruite et autonome en termes de gouvernance, plus on verra une présence significative de musées ». Cela dit, la question de création de musées est étroitement liée à une volonté de démocratisation culturelle et aussi à la diversification du public qui est d’ailleurs une priorité pour ces institutions. Si la démocratisation culturelle consiste à parvenir à attirer aux musées un public qui ne se sent pas nécessairement concerné, cela implique une offre abondante et adaptée. Dans certains cas, cette offre doit être sur mesure du moment qu’il s’agit d’attirer le non-public. Les visites guidées, les spectacles, les ateliers, les animations pour tout public et création artistique, ce sont des activités quasi inexistantes au MUPANAH.

En presque 40 ans, le nombre d’expositions majeures pensées et produites par le musée est très faible. Le problème d’un enrichissement de l’offre culturelle du musée se pose dans tous les sens. C’est aussi sans doute l’un des facteurs qui alimente beaucoup de désamour ou désintéressement du public.

Existe-t-il encore des problèmes liés à la compétence du personnel du musée comme ce fut le cas dans les années précédentes ? Le MUPANAH doit-il engager une politique de gratuité ? Sachant que la gratuité pourrait être un levier de l’action d’élargissement des publics…

Dans « L’invention et la réinvention de la Nouvelle Muséologie (2011), Brulon Soares explique que le musée du 21e siècle se veut être un lieu d’échanges, de rencontres entre des expériences. C’est un lieu ouvert, de socialisation ou d’expression. C’est en ce sens que l’on peut voir certains musées créer des évènements branchés dans leurs murs, via des nocturnes avec DJ, bars et toutes sortes d’activités tendances que recherchent les jeunes publics.
Le MUPANAH est aujourd’hui assez réticent face à ces changements. La période du Covid-19 a aussi aidé à creuser le fossé de cette offre culturelle très maigre du musée.
Durant la pandémie, les musées à travers le monde ont fait de leur mieux pour se réinventer et se rapprocher du public à travers le numérique. Pourtant le MUPANAH lui, fermait ses portes et continuait à plonger dans son agonie. Le musée n’a rien proposé comme contenu si ce n’est des publications peu cohérentes sur Facebook.
On est à une grande période de changement et de transformation des institutions muséales.

En exemple, voici les propos de Laurence Gouriévidis (2002) :

Dans un contexte où communications et échanges sont fondés sur des technologies expérientielles, les musées ne s’appuient plus seulement sur des moyens traditionnels de transmission de la connaissance à partir d’objets, de représentations didactiques et de synthèses analytiques, mais optent aussi de plus en plus pour des techniques immersives et sensorielles provoquant un investissement affectif du visiteur. Car le sensoriel est de plus en plus au cœur de la démarche muséale dont la finalité est la production et transmission du savoir. Il est aujourd’hui conçu comme un moyen de comprendre et d’accéder à une forme de connaissance ou de reconnaissance appréhendée par les sens et le subjectif, allant du plaisir à l’aversion. Cette approche commence souvent par la conception même de l’espace muséal, créé afin de solliciter l’imagination du visiteur.

S’il est vrai que les moyens traditionnels sont toujours importants pour les musées aujourd’hui, les avantages des TIC permettent aux institutions d’offrir des choses beaucoup plus intéressantes. C’est quelque chose que nos voisins de la République Dominicaine ont vite compris. Durant la période Covid, les autorités du ministère de la Culture ont créé un portail internet qui donne accès à un ensemble de musées du pays où l’on a pu visiter leurs collections virtuellement.

De collections d’artéfacts aux collections de peinture et d’autres témoins du patrimoine haïtien, le MUPANAH possède beaucoup d’éléments autour desquels il pourrait appuyer pour faire découvrir la richesse exceptionnelle de la culture haïtienne, et proposer des contenus intéressants à voir et à apprécier au sein de l’établissement. D’autant plus, le musée pourrait développer de vrais partenariats avec d’autres institutions culturelles du pays ou de la région pour former un réseau d’offres culturelles.

Des aménagements ratés?

Cinq ans après le séisme du 12 janvier 2010, les responsables du MUPANAH avaient présenté devant la presse le projet d’expansion du musée. Soit un espace aménagé sur une superficie de 10 000 m2 qui comprend des espaces pour le jeune public, une salle polyvalente, un amphithéâtre, un restaurant, une boutique pour le musée et un atelier de conservation.

Une première phase de ce projet avait été inaugurée quelques mois plus tard en présence des hauts cadres de l’État.
En février 2020, dans une note adressée au public, la direction générale du musée annonce que les portes de l’institution seront fermées temporairement en raison des travaux d’aménagement interne prévus. Pourtant, l’actuel directeur du musée, dans un entretien à Radio France Internationale (RFI), en décembre 2021, a fait savoir que le plus gros besoin du musée est la réparation et l’aménagement. Il a précisé dans la foulée qu’à l’intérieur du musée des matériaux se détachent de la structure avec aussi des fuites d’eau dans certaines salles. Ce qui représente un grand danger pour le bâtiment et pour la collection du musée. Le musée est souvent inondé en cas de pluie. Des vitres sont brisées, le système d’air conditionné reste désuet et le bassin aquatique se trouve asséché avec un jardin en friche. Cette situation décrite nous parait presque invraisemblable. Le MUPANAH, semble-t-il, ne fait pas partie des priorités des politiques publiques de gouvernements antérieurs. Que faisaient les anciens responsables de ce musée ? Que deviennent ces projets d’aménagement et d’extension du MUPANAH célébrés fièrement par le pouvoir en place ? Quelle a été la place réelle de la collection du musée dans ces projets ?
Malheureusement, il nous paraît difficile de répondre à ces questions pour l’instant. Cependant, on le sait très bien, le langage du musée est celui des empreintes du passé, du présent et une projection sur l’avenir. En revanche, ceci ne s’applique pas pour les institutions muséales en agonie.

Depuis maintenant plusieurs décennies, le public en situation de handicap (personnes à mobilité réduite) occupe une place importante dans la réflexion du service des publics, que ce soit dans les grands comme dans les petits musées. On s’efforce de bien les accueillir parce qu’ils sont aussi importants pour les musées. Au MUPANAH, ce public n’est malheureusement pas pris en compte puisqu’il n’y aucun dispositif qui leur facilite l’accès au musée, voire les accompagner si certains arrivent quand même à avoir accès à l’espace. À l’évidence, la structure du bâtiment du musée ne s’adapte guère aux nouvelles exigences actuelles. De ce fait, sa structure est exclusive et rejette cette catégorie à mobilité réduite. Cette « violence sociale symbolique », au sens du sociologue Pierre Bourdieu, pratiquée par le musée montre qu’il se contente de son public d’officiels qui viennent au musée pour des raisons diplomatiques.

Problématiques de la conservation des œuvres

Dans le sillage de la définition de musée par l’ICOM, on comprend bien qu’il n’existe pas de musée sans collection c’est-à-dire c’est ce contenu qui donne du sens au musée. L’historien K. Pomian (2002) nous rappelle l’importance capitale des collections. Il dénote que « les collections, leur contenu, leur mode d’accumulation, les lieux où ces dernières sont conservées, classées et exposées ainsi que les fonctions qu’elles remplissent peuvent nous faire comprendre l’état du régime politique de cette société ».

Que reste-t-il d’un musée qui n’arrive pas à conserver ses collections ?

La préoccupation pour la conservation des œuvres, artéfacts ou tout ce qui est patrimoine documentaire, archives au MUPANAH ne date pas d’hier. À maintes reprises, les responsables de ce musée expliquent cette difficulté qui semble loin d’être résolue. Susmentionnée, en décembre de l’année dernière, l’actuel Directeur du musée, dans son entretien accordé à RFI, soulève encore une fois la difficulté qu’ils ont au MUPANAH à conserver des objets/des œuvres. Il a précisé que l’humidité s’installe partout dans les réserves, des tableaux sont troués dans un environnement totalement incompatible aux collections. En dehors de ces problématiques de conservation, il n’y a pas d’inventaire ou de projet d’inventaire ou de récolement au musée, sachant que l’inventaire et la conservation sont deux tâches, quoique distinguées, mais indissociables pour toutes institutions muséales.

La question de la conservation des objets de la collection du musée ne semble avoir jamais été vraiment importante pour le ministère de la Culture. On peut tout simplement se référer au budget alloué à l’institution pour tirer une conclusion.

L’analyse de la situation du MUPANAH nous aide à mieux comprendre comment il est encore difficile pour l’institution d’emboiter le pas pour un changement, ne serait-ce qu’organisationnel, pour être un musée moderne.

Stanley Louis est spécialiste en musées, il a aussi une formation en Arts & management culturel à Leuphana University (Lüneburg ; Allemagne).



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