La majorité des sénateurs refuse d’abandonner Joseph Lambert – HB News


Joseph Lambert doit-il quitter la présidence du Sénat ? La question a fait l’objet de discussions, mais j’étais « le seul sénateur en faveur de cette décision », déclare le sénateur Patrice Dumont

Environ une semaine après les accusations des États-Unis et du Canada contre Joseph Lambert et Youri Latortue, le Sénat de la république ne s’est toujours pas prononcé. Les neuf membres, en excluant le président du tiers du Sénat, Joseph Lambert, ne se sont pas mis d’accord pour lui demander de quitter la présidence de la chambre haute.

C’est ce que révèle Patrice Dumont, sénateur de l’Ouest. « Cela a fait l’objet de discussions entre nous, explique-t-il. Mais j’étais le seul sénateur en faveur de cette décision. C’est pour cela que j’ai décidé finalement de faire valoir ma position de manière individuelle. » Plusieurs sénateurs, dont François Sildor et Kedlaire Augustin, n’ont pas répondu aux appels d’HB News sur la question. Joseph Lambert, qui nous a informés par message que ses avocats lui avaient demandé de ne plus intervenir dans les médias, n’a plus réagi quand la question de son renoncement au poste de président lui a été posée.

Mais j’étais le seul sénateur en faveur de cette décision. – Patrice Dumont

Entretemps, après leurs accusations fracassantes, les États-Unis et le Canada n’ont pas encore annoncé les suites des mesures conservatoires prises à l’encontre des deux hommes politiques haïtiens. Dans le pays, des voix se sont élevées pour demander des enquêtes de la justice haïtienne, bien que celle-ci soit affaiblie depuis quelque temps, à cause notamment de l’insécurité qui empêche le fonctionnement normal des tribunaux.

D’après le juriste Frantz Nerette, les accusations des deux puissances s’apparentent à des dénonciations faites aux autorités haïtiennes, qui pourraient ainsi s’en saisir pour mener leur propre enquête.

Mais ce ne serait pas la première fois que des accusations venant de l’étranger, contre des officiels Haïtiens, resteraient sans suite dans le pays. Pendant ces vingt dernières années, plusieurs personnalités publiques ont fait l’objet d’allégations de trafic de stupéfiants notamment.

Plusieurs sénateurs, dont François Sildor et Kedlaire Augustin, n’ont pas répondu aux appels d’HB News sur la question.

Le dernier cas retentissant remonte à 2017. Guy Philippe, fraîchement élu au Sénat de la République, avait été arrêté. Après la mobilisation armée, dont il était le principal initiateur, qui a chassé Jean Bertrand Aristide du pouvoir en 2004, Guy Philippe avait été placé sur la liste des individus recherchés par le DEA. Le 5 janvier 2017, les agents de la brigade de lutte contre le trafic des stupéfiants l’ont remis aux Américains. L’ancien commissaire de police est depuis condamné à neuf ans de prison, peine qu’il purge aux États-Unis.

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L’arrestation en 2004 de Fourel Célestin est une autre tache noire dans l’histoire de la politique haïtienne. Ancien président du Sénat, comme Joseph Lambert, Célestin a fait partie d’une liste de partisans de l’ancien président Aristide arrêtés pour trafic de stupéfiants. Alors qu’il était dans le maquis depuis les accusations contre lui, Fourel Célestin s’était finalement rendu aux autorités judiciaires le 1er juin 2004. Il a été jugé et condamné aux États-Unis.

D’autres cas ont concerné notamment d’anciens directeurs généraux de la police nationale, comme Rudy Therassan, qui a lui aussi été condamné.

Pour l’instant, les dénonciations contre les deux hommes, Lambert et Latortue, ne sont pas suivies de poursuites judiciaires aux États-Unis ou au Canada pour l’un ou l’autre des motifs évoqués dans les accusations.

Joseph Lambert n’a plus réagi quand la question de son renoncement au poste de président lui a été posée.

Dans le cas de Joseph Lambert, accusé de trafic de drogue, de corruption et de violations de droits humains, son immunité parlementaire empêche que des poursuites soient engagées contre lui en Haïti, sur la base de la dénonciation publique des Américains et des Canadiens. Toutefois, rappelle Frantz Nerette, la question de l’immunité des parlementaires est souvent mal comprise. « L’immunité s’applique plutôt à ce que le parlementaire dit ou fait, qui a rapport à la fonction qu’il exerce », explique l’avocat.

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Les deux politiciens, qui ont annoncé des recours, sont toutefois tous les deux couverts par la présomption d’innocence, tient à préciser l’avocat pénaliste.

Youri Latortue, qui s’est souvent présenté comme un champion de la lutte contre la corruption, a annoncé un « retrait » des entreprises auxquelles il est associé, en préparant son recours.

Youri Latortue a annoncé un « retrait » des entreprises auxquelles il est associé, en préparant son recours.

Les rapports du sénateur Joseph Lambert avec la drogue remonteraient à plus de vingt ans, selon les États-Unis et le Canada. « Au cours de cette période, lit-on dans les annonces, Lambert a utilisé sa position pour mener et faciliter le trafic de cocaïne, de la Colombie à Haïti, tout en s’assurant de l’impunité pour d’autres narcotrafiquants. »

Ces accusations rapportent aussi que l’actuel président du Sénat a aussi recours à d’autres individus pour commettre des forfaits en son nom. En plus de cette dénonciation commune, le secrétaire d’État américain Antony Blinken, accuse Joseph Lambert de corruption, et de violation des droits humains, incluant au moins une exécution extrajudiciaire.

Avant les déclarations conjointes des deux pays, le nom du sénateur Lambert a souvent été cité en Haïti dans des affaires douteuses. L’un des plus retentissants a été le témoignage de Shelson Sanon, d’abord au Réseau national de Défense des droits humains, en 2013. Dans des révélations faites ensuite à la justice, le dénommé Sanon a affirmé avoir longtemps été l’homme de main du sénateur dans certains forfaits. Le dossier n’a jamais eu de suite, et Shelson Sanon est en prison sans avoir été jugé sur les faits qu’ils avaient dénoncés.

Les États-Unis et le Canada n’ont pas encore annoncé les suites des mesures…

En 2007, alors qu’il était sénateur, un autre scandale avait éclaboussé l’image de l’élu du Sud-est. Un bateau ayant fait naufrage aux Coteaux, et qui semblait impliqué dans le trafic de drogue, lui appartenait, selon les témoignages d’un des individus appréhendés à l’époque. Ces déclarations contrastaient avec celle du nommé Joseph Jean Pierre, qui se déclarait propriétaire du bateau. Quelques jours après, le sénateur Lambert a fourni des documents à l’origine inconnue qui montreraient que l’embarcation appartenait effectivement à Jean Pierre.

Joseph Lambert a aussi été accusé en 2008 d’avoir participé à l’enlèvement suivi d’assassinat de Monique Pierre, la femme d’un commissaire de policer. Le véhicule utilisé aurait appartenu au cortège du sénateur, qui avait rejeté d’un revers de main ces accusations portées contre lui.

Comme Lambert, l’ancien sénateur Youri Latortue est aussi accusé par les États-Unis et le Canada d’être impliqué depuis longtemps dans le trafic de cocaïne, et d’autres affaires troublantes. Il y a quelques années, des messages confidentiels de l’ancienne ambassadrice américaine Janet A. Sanderson au département d’État américain le présentaient comme « l’un des politiciens haïtiens les plus corrompus ».

Les rapports du sénateur Joseph Lambert avec la drogue remonteraient à plus de vingt ans, selon les États-Unis et le Canada.

Cousin de l’ancien premier ministre Gérard Latortue, il aurait multiplié les actes de corruption en étant l’homme de confiance du Premier ministre. En 2016, après que des accusations aient été révélées dans la presse haïtienne et internationale, plusieurs organisations comme Gramsci, UNNOH, MOLEGHAF ont réclamé sa démission du Sénat de la République. Ces organisations se basaient sur des enquêtes journalistiques qui affirmaient que Youri Latortue « réclamait 30 % du montant de tout contrat public » à son cousin, lorsque Gérard Latortue dirigeait le gouvernement.

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L’ancien président du Sénat, d’après les révélations de Wikileaks, a toujours été soupçonné de trafic de drogue, de kidnappings et d’autres actions violentes, souvent à visée politique.

Photo de couverture :  Joseph Lambert, le président du tiers du Sénat | © AFP via Getty Images



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