La neutralité politique est bien souvent proche de la complicité – HB News


« J’ai appris qu’il était du devoir de toute femme, tout homme, toute citoyenne et tout citoyen du pays ou de n’importe quelle autre nation de protester contre l’inacceptable, contre les crimes commis sur les innocents, contre l’arbitraire qui arrive à autrui et qui ne dérange en rien le petit confort de sa vie personnelle », écrit Patrick André

Maître Romario, un nom d’emprunt, était mon professeur de français en 5e secondaire au Collège Canado-Haïtien au début des années 1980. C’était un professeur que j’aimais bien. Il était toujours agréablement vêtu le plus souvent de « gwayabèl » tropicales, de pantalons tout droit sortis du dry-cleaning et de chaussures bien cirées. Quotidiennement, il était soigneusement rasé, élégant, fringant, et émanant un subtil parfum masculin. Il était également jovial, sévère sur les bords, mais taquin à ses heures. Il nous projetait l’apparence d’un Haïtien cultivé et professionnel que beaucoup de nous souhaitions devenir. Il nous enseignait entre autres la grammaire, la conjugaison des verbes, la compréhension des textes et les complexes difficultés à surmonter dans la langue de Molière. Mais un jour inoubliable, il nous enseigna une leçon hors sujet dont jusqu’à aujourd’hui je me souviens encore.

Nous étions un lundi matin et Maître Romario nous avait donné la semaine précédente une leçon de français à apprendre, quelque chose de spécifique à retenir. En général dès sa rentrée en salle de classe, il nous questionnait individuellement au hasard de son humeur. Il félicitait ceux qui avaient effectivement compris, assimilé et retenu la leçon. Il réprimandait, gênait et embarrassait ceux qui n’avaient rien compris, n’avaient compris qu’à moitié, n’avaient pas étudié, ou avaient tout simplement mauvaise mémoire. Maître Romario avait son neveu dans la classe. Et ce jour-là, il annonça théâtralement qu’il était au courant que la veille son neveu s’amusait à jouer au football au lieu de s’assigner à ses études. Il l’appela à se poster devant la classe et le questionna sur la leçon en question. Comme il l’avait prévu, le neveu resta hébété, ne sut quoi répondre et rentra comme en léthargie.

C’est alors que commença le spectacle ! Maître Romario, d’une corpulence assez musclée, lui assimila des gifles en pleines joues – disons mieux des « kalòt » retentissantes par demi-douzaines « mezi figi l », des « siyad » à gogo, des « zoklo » en veux-tu en voilà, des « pataswèl » administrées sans retenue à la nuque et à tous les membres du corps. Sentant que cela ne suffisait pas, il retira son ceinturon pour fouetter avec rage et vigueur le pauvre infortuné. Il transpirait à grosses gouttes sous la besogne qu’il avait visiblement bien préparée. Le neveu poussait des cris stridents, pleurait, gémissait, rougissait, suppliait grâce et demandait pardon et pitié. Cela dura probablement une bonne vingtaine de minutes. La cloche de la fin du cours sonna pour nous réveiller tous de notre stupeur, ce qui délivra le malheureux. Ce jour-là, Maître Romario, loin du français, nous enseigna ce qu’était la lâcheté.

Notre collège n’appliquait aucune punition corporelle aux élèves, le concept d’une bastonnade ne nous venait même pas à l’esprit, car il était inconnu dans ce milieu-là. Médusés devant une violence aussi inouïe qu’inattendue, ébahis et sidérés par un spectacle « bèl mèvey », peureux peut-être que dans sa folie de maitre-fouetteur il ne s’en prenne à l’un d’entre nous si nous faisions une quelconque remarque, nous nous sommes tous tus face à l’indécence de l’acte, à l’humiliation manifeste injustifiée qu’endurait un autre camarade, à l’acte de torture publique d’un être humain.

Nous étions une quarantaine d’élèves. Tous des lâches ! Clairement des lâches, y compris ma propre personne. J’en ai jusqu’à nos jours des remords, car jamais nous n’avions osé ni pendant ni après protester auprès de Maître Romario pour lui faire part de nos sentiments de révolte. Peut-être qu’il nous menaçait par procuration, et fit à son neveu ce qu’il ne pouvait nous faire ? Probablement avait-il reproduit un modèle pédagogique qu’il avait lui-même vécu et n’avait su surmonter dans un moment de colère ? Mais, de ce jour fatidique, ma perception de sa personne changea irrémédiablement. Toutefois, de cette amère expérience, j’ai retenu d’importantes leçons pour le reste de ma vie.

J’ai appris qu’il était du devoir de toute femme, tout homme, toute citoyenne et tout citoyen du pays ou de n’importe quelle autre nation de protester contre l’inacceptable, contre les crimes commis sur les innocents, contre l’arbitraire qui arrive à autrui et qui ne dérange en rien le petit confort de sa vie personnelle. J’ai compris que bien parfois la neutralité n’est que l’une des formes de la lâcheté, comme quand on dit bien souvent chez nous : « Mwen pa nan politik », « Mwen pa mele nan zafè politisyen yo ». Ce qui n’est rien d’autre qu’une séquelle du lavage d’esprit hérité du duvaliérisme. J’ai appris qu’il faut avoir le courage de faire face à tout pouvoir sanguinaire, tyrannique, ou démagogue, de s’opposer à tous ceux et celles qui se croient au-dessus des lois, qui se prennent pour la personnification de l’État, de l’autorité et du droit.

 J’ai appris qu’il faut avoir le courage de tout questionner. Questionner sur les massacres qui se font dans les quartiers populaires. Questionner les autorités qui envoient de braves policiers combattre des bandits mieux armés qu’eux. Questionner le pouvoir sur la corruption étatique, le cancer de l’insécurité, les crimes des quidams qui dans nos rues sont assassinés de jour comme de nuit, tout comme le président exécuté dans sa chambre à coucher.   J’ai finalement appris qu’on ne pouvait être aveugle, sourd et muet devant ses prochains et devant Dieu face à l’injustice si l’on veut dormir en paix avec sa conscience.

Patrick André

Photo de couverture : Un participant à une manifestation en mars 2022. Carvens Adelson / HB News

Patrick André

Je suis Patrick André, l’exemple vivant d’un paradoxe en pleine mutation. Je vis en dehors d’Haïti mais chaque nuit Haïti vit passionnément dans mes rêves. Je concilie souvent science et spiritualité, allie traditions et avant-gardisme, fusionne le terroir à sa diaspora, visionne un avenir prometteur sur les chiffons de notre histoire. Des études accomplies en biologie, psychologie et sciences de l’infirmerie, je flirte intellectuellement avec la politique, la sociologie et la philosophie mais réprouve les préjugés de l’élitisme intellectuel. Comme la chenille qui devient papillon, je m’applique à me métamorphoser en bloggeur, journaliste freelance et écrivain à temps partiel pour voleter sur tous les sujets qui me chatouillent.



Related Articles

Responses

Your email address will not be published.