Le calvaire scolaire des adolescentes après un avortement en Haïti   – HB News


En manque d’éducation sexuelle, des jeunes filles pensent que boire une « bière gelée avec du sel » peut les empêcher de tomber enceintes

En 2013, alors que C. Leriche était en secondaire IV dans une école publique de Port-au-Prince, elle est tombée enceinte. La jeune femme avait 18 ans. Elle décida d’avorter.

« Nous étions à trois mois des examens d’État, explique-t-elle. Je ne voulais pas attendre l’année d’après pour passer mes examens, alors j’ai pris ma décision. »

Leriche s’est adressée au petit ami de sa grande sœur, à l’époque, qui faisait des études en médecine. Elle resta chez ce dernier quelques semaines.

« Mes parents ne s’intéressaient plus vraiment à moi de toute façon, poursuit ajoute la jeune femme. Ils n’ont pas cherché à savoir si j’allais ou non à l’école. »

Comme Leriche, Sophie J.B qui a aujourd’hui 22 ans a connu un épisode pareil, alors qu’elle était écolière. En classe de seconde, elle est tombée enceinte et a dû elle aussi avorter par voie médicamenteuse. Dans les deux cas, le processus a été artisanal, vu que l’avortement est pénalisé en Haïti.

Dans la plupart des écoles secondaires, il n’y a aucun programme d’éducation sexuelle.

À titre d’exemple, les seules informations dont disposait Sophie sur une interruption volontaire de grossesse ou la contraception sont des techniques douteuses qui n’ont aucune garantie scientifique.

« Une fois, on m’a dit qu’il fallait boire une bière gelée avec du sel tout de suite après l’acte », explique-t-elle.

Selon Jennifer Desroches, professeur de biologie en 7e année fondamentale jusqu’à la Terminale, plusieurs raisons peuvent pousser des écolières à avorter. Surtout le désespoir et l’impression de ne pas avoir d’autres choix.

« En Haïti nous culpabilisons les personnes qui tombent enceintes hors mariage. Même les femmes adultes sont culpabilisées, nous appelons leurs enfants kaka san savon, erreur de jeunesse, etc. Cette culpabilité est extrêmement dure à porter pour une écolière, quand bien même elle serait mature et intelligente », croit-elle.

Dans notre tradition enfant rime avec fin des études et souvent, ces jeunes femmes qui viennent des classes moyennes défavorisées n’ont que les études comme perspective d’avenir, selon l’enseignante.

Cependant, d’après Jennifer Desroches, les cas de grossesse à l’école ne sont pas si courants, contrairement à ce que l’on voudrait croire. Encore moins les grossesses qui aboutissent à un avortement.

Selon l’enquête Mortalité, Morbidité et Utilisation des Services (EMMUS-V), commanditée par le Ministère de la Santé publique et de la Population, et réalisée en Haïti de janvier à juin 2012 par l’Institut haïtien de l’enfance, la fécondité précoce est trois fois plus élevée parmi les filles non instruites (27 %) que parmi celles ayant un niveau secondaire ou plus (9 %).

Reginald Eugene, administrateur du Collège Étienne Dorelus, à Tabarre, semble confirmer que ces cas sont rares. Mais il lui est difficile de parler en absolu, vu que les élèves n’en parlent pratiquement jamais aux responsables administratifs.

Cette méfiance, d’après Leriche, est due au fait que les responsables d’établissement n’ont pas une relation de confiance ou d’amitié avec les élèves. De plus, la peur que les écoles renvoient les élèves enceintes, qui auraient pourtant besoin d’aide, plane toujours.

Les responsables d’écoles contactés pour cet article affirment cependant qu’il n’y a pas de marche à suivre préétablie, si l’administration de l’école apprend un cas de grossesse ou d’avortement.

Alexandre Judes est responsable de discipline au collège Théophile Gautier de Tabarre.  Il estime qu’il est mieux que les directions ne soient pas au courant.

« Cela nous obligerait à prendre une décision sur une base arbitraire. Le ministère de l’Éducation ne prévoit rien pour ces cas de figure. Renvoyer un élève parce qu’elle a avorté ne me semble pas une solution adéquate, tandis que si l’école n’est pas au courant, la vie continue », justifie-t-il.

Mais pour Reginald Eugène, s’il s’agit d’une élève dont le comportement et le rendement la plaçaient déjà sur une liste d’expulsion, savoir qu’elle a avorté pourrait faciliter son renvoi définitif.

« La décision de renvoyer un élève n’est généralement pas prise par une seule personne, mais au terme d’une réunion avec quelques professeurs de l’élève en question, l’administrateur, le responsable de discipline et le directeur. Mais dans un cas exceptionnel comme celui-ci, le directeur pourrait décider de ne pas garder l’élève », affirme-t-il.

Desroches met cependant en garde sur le danger que représente ce motif de renvoi.

« Certaines écoles sont dirigées par des conservateurs qui savent qu’avorter est un crime en Haïti, et qui n’hésiteront pas à prendre la morale en référence pour condamner un geste souvent désespéré »

D’après Shelo François, psychologue dont le travail porte sur l’utilisation de l’art comme outil thérapeutique, la grossesse juvénile est socialement considérée comme un échec, tant de l’enfant qui tombe enceinte que des membres de sa famille, responsables de son éducation. Ces jeunes enfants sont soumises à un stress qui les pousse à prendre une décision pour laquelle elles ne sont peut-être pas encore prêtes.

« Avant même d’analyser le milieu scolaire dans lequel évolue l’enfant, il faut observer le milieu familial. La grossesse juvénile, dans beaucoup de famille rime non seulement à une mise à la porte, mais aussi à une fin de l’enfance pour la jeune fille, qui se retrouve mère alors qu’elle est elle-même une enfant, ou une adolescente. »

Après l’avortement, Leriche, aujourd’hui 27 ans, et Sophie J.B. sont retournées à l’école. La sensation était désagréable. « Quand je suis retournée en classe, j’avais l’impression que tout le monde pouvait deviner ce que j’avais fait, dit Sophie J.B. Pendant très longtemps j’ai eu des hallucinations olfactives. J’avais l’impression que je sentais mauvais et que c’était à cause de ce que j’avais fait. Alors je me suis acharnée sur les soins pour la toilette intime. »

Le regard de ses amis et de sa famille sur elle, si la nouvelle venait à s’apprendre, lui faisait peur. Elle devrait affronter la désapprobation de ses parents, car elle avait un copain alors qu’elle était encore au secondaire, et aussi reconnaître qu’elle avait avorté par des moyens artisanaux, qui auraient pu lui coûter la vie.

Même si son petit ami de l’époque qu’elle fréquente encore est resté avec elle tout au long de l’épreuve, Sophie avoue que six ans plus tard, sa plus grande peur a de tomber enceinte à nouveau. Elle s’inquiète de savoir si cet avortement n’a pas causé des dégâts dans son corps, qui pourraient l’empêcher d’avoir des enfants.

Le stress post-traumatique, selon Shelo François, peut s’illustrer de diverses manières, et aussi affecter le rendement scolaire de celles qui reprennent l’école après l’IVG.

« Les jeunes filles peuvent avoir du mal à dormir, en proie à des cauchemars, ou avoir des hallucinations, comme pour Sophie. Certaines vont même jusqu’à ne plus mettre les pieds dans le quartier où elles se sont fait avorter », poursuit la psychologue.

Même dans les cas d’interruption de grossesse par voie médicale et dans de bonnes conditions, un suivi psychologique doit être mis en place. « Les cas de dépression peuvent aller très loin », conclut-elle.



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