Le compas victime et gagnant des vagues migratoires – HB News


Beaucoup de groupes et des musiciens quittent le pays pour s’installer ailleurs. Certains restent attachés à la culture haïtienne et ses expressions

Tabou Combo coulait des jours heureux à Port-au-Prince entre 1968 et 1970. Le groupe attirait des centaines de fans tous les week-ends notamment à Ciné Paramount ou à l’église Saint-Pierre, jusqu’à ce que les parents respectifs de Herman Nau et d’Albert Chancy, les deux fondateurs du groupe décident de les envoyer en terre étrangère sans l’accord des deux jeunes musiciens.

Les leaders de la bande quitteront le pays avec le cœur brisé, les 17 et 18 août 1970, après un « bal d’adieu » au symbolisme puissant joué pour les fans.

Albert Chancy prend la direction de Montréal. Herman Nau s’établit à New York.

L’adieu sera de courte durée, cependant. Quelques mois après son départ, Nau effectue des démarches pour relancer le groupe désormais basé aux États-Unis. Albert Chancy ne rejoindra jamais le nouveau Tabou Combo, mais cela n’entamera en rien le succès éclatant du groupe à l’international.

Le célèbre musicien Dadou Pasquet rejoindra Tabou Combo dès 1970. Il participera à la création de quatre albums avec le groupe. C’est aussi aux États-Unis que plusieurs grands promoteurs internationaux ont mis la main sur le Tabou et lui ont permis de faire des tournées à succès notamment en Europe.

Le cas Tabou Combo n’est pas unique. La migration et ses déménagements, le mouvement continu de déracinement et d’enracinement d’ici à ailleurs des Haïtiens, influencent grandement la musique du pays et donc le compas.

Aujourd’hui, la plupart des groupes musicaux et artistes importants du pays n’offrent des spectacles qu’en terre étrangère.

Vers la fin des années 1970 et le début des années 1980, beaucoup d’Haïtiens sont partis s’installer en Floride, aux Bahamas ou à Porto-Rico. Des musiciens ont aussi pris place sur de petits bateaux, laissant Haïti clandestinement, pour se rendre aux États-Unis principalement.

Selon Robert Charlot, fondateur du groupe Top Vice et l’un des initiateurs du compas digital à Miami au début des années 1980, la musique haïtienne en général et le compas en particulier a été la grande victime de la migration au cours des années 1970 et 1980.

« Loin de vouloir attaquer les duvaliéristes qui vivent encore en Haïti, les Duvalier ont fait un gros tort à la musique haïtienne durant leur mandat, précise Robert Charlot à HB News. Pour fuir cette dictature sanguinaire qui rongeait le pays, beaucoup de grands musiciens ont laissé le pays et n’y sont jamais retournés. »

Depuis sa création en 1955 jusqu’aux années 1970, le compas n’avait qu’Haïti comme territoire d’expression principal. Mais tout a changé avec les vagues migratoires des années 1970 et 1980. C’est une période au cours de laquelle beaucoup de musiciens se voyaient dans l’obligation de se rendre surtout aux États-Unis pour gagner de l’argent avec leur musique.

Même le fondateur du compas, Nemours Jean-Baptiste, a dû laisser le pays à plusieurs reprises pour aller performer aux États-Unis.

Mis à part Tabou Combo, la majeure partie des musiciens de Shleu Shleu ont laissé Haïti. Entre 1960 et 1970, il y avait un Shleu Shleu à New York et un autre en Haïti. Puis vient le Skah-Shah de New York, issu des Shleu Shleu. Le groupe Djet-X de New York eut aussi Shleu Shleu comme ancêtre.

Plusieurs musiciens importants de Les Frères Dejean sont restés aux États-Unis en 1980 pour former le System Band. Au cours de cette même période, le Volo Volo avait le vent en poupe à Boston.

Selon Robert Charlot, les groupes compas pullulaient à New York. Il y en avait un à presque chaque quartier de la capitale commerciale des États-Unis.

Au cours des années 1980 et 1990, beaucoup d’Haïtiens se sont installés en grand nombre à Miami en raison de sa proximité avec Haïti. La ville a attiré beaucoup de groupes et d’artistes.

Aujourd’hui encore, des ténors du compas comme Kaï, Vayb, Nu-Look, Klass, Harmonik, Gabèl ou Zenglen, ont Miami comme quartier général.

Tout commence avec Top-Vice au début des années 1980. C’est le premier groupe à avoir connu un succès fou dans cette ville. D’zine y fera ses preuves par la suite, au cours des années 1990.

Le climat sécuritaire et l’accélération de la pauvreté en Haïti impactent grandement les activités culturelles. Des groupes comme Djakout # 1, Kreyòl La, Enposib qui avaient leur base en Haïti n’y viennent aujourd’hui que pour honorer des contrats.

Après Tropicana et Septen, Mass Konpa est le seul, parmi les groupes les plus sollicités, basé en Haïti en raison des problèmes de son chanteur Gracia Delva avec l’immigration américaine. Toutefois, Mass Konpa joue régulièrement en République Dominicaine.

Au cours des années 2000, des pays comme la France, la République Dominicaine, le Brésil voire le Chili ont vu naître des groupes de compas.

Les plus grands spectacles de compas se réalisent désormais en terre étrangère, principalement à cause de l’insécurité en Haïti.

Miami offre le « Haitian Konpa Festival » et New York le « Haitian Labor day fest ». Beaucoup d’autres festivals prennent place au Canada, en France ou aux États-Unis.

Il importe de signaler que le déplacement influe la musique haïtienne dans toutes ses facettes. Les esclaves venus d’Afrique arrivés sur le territoire lors de l’époque coloniale sont venus avec leur rythme musical. Selon l’historien Jean Fouchard, cité par Sylvio Jean-Pierre dans son livre titré « 30 ans de musique populaire haïtienne » sorti en 2002, le mot « Méringue » vient des esclaves de Mozambique. Le terme « méringue carnavalesque » prend racine dans ce style de musique.

Le déplacement des coupeurs de canne haïtiens en grand nombre chaque année pour se rendre au Cuba a aussi influencé la musique haïtienne au cours de la première moitié du 20e siècle. Dans une entrevue accordée à la radio WFUV FM à New York en 1980, Nemours Jean-Baptiste avait avoué que toutes les partitions de ses premiers groupes venaient de Cuba.

Photo de couverture : Tabou Combo au Festival International Nuits d’Afrique de 2014 à Montréal. Didier Moïse



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