Le lambi est en train de disparaître en Haïti – HB News


Cette espèce maritime est de plus en plus rare dans certaines régions du pays.

Le lambi est en voie de disparition dans les mers d’Haïti, à cause de la pêche extensive et sans contrôle. Selon Wilto Marcéus Joseph, président de l’association des pêcheurs d’Haïti, en plus de cette exploitation massive, le mollusque est pêché bien trop jeune. 

«Ils n’ont pas eu la chance d’arriver à maturité pour devenir de grands lambis, généralement très demandés sur le marché international », révèle-t-il.

Cette espèce également menacée dans d’autres pays de la région bénéficie de mesures visant à la protéger. La République dominicaine interdit de la pêcher, de la stocker et de la commercialiser, du 1er juillet au 31 octobre. A la Jamaïque, en 2019, le gouvernement a interdit son exploitation pendant deux ans. Ce n’est qu’en avril 2021 que l’interdiction a été levée, sous conditions drastiques.

À l’ère actuelle, les autorités d’Haïti n’ont encore pris aucune mesure concrète pour assurer la survie du lambi dans les eaux maritimes du pays. Prenord Courdo, responsable de l’Agence nationale des aires protégées (maritimes et terrestres) du ministère de l’environnement, affirme qu’il ne détient pas assez d’informations sur ce sujet.

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Contacté, l’agronome Jean Robert Badio, directeur de la pêche et de l’aquaculture du ministère de l’Agriculture, n’a pas réagi.

La pénurie du strombus gigas, l’une des plus grandes espèces de lambi de la caraïbe, inquiète depuis 1992 la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES en anglais). Des restrictions ont été adoptées par cette entité contre le commerce de chair, de coquillages et de perles en milieu marin.

Les mesures du CITES sur le lambi comprenaient des quotas d’exportation, des suspensions commerciales temporaires, des règles de pêche harmonisées et de meilleurs contrôles commerciaux. Ces restrictions concernent 36 pays de la Caraïbes dont Haïti.

À cause du non-respect des exigences de la CITES, toutes les exportations de lambi (coquillage et chair) sont fermées en Haïti, lit-on dans un document du MARNDR portant sur le développement de la pêche maritime dans le pays, paru en 2010. Mais la pêche extensive continue malgré tout.  

Le lambi est une ressource marine comestible et fait partie des mets très prisés en Haïti. On le trouve principalement sur des fonds sablonneux, et surtout dans les eaux maritimes des communes de Dame-Marie, Anse-d’Hainault, La Gonâve, entre autres.

Marcéus Joseph, pêcheur à La Gonâve, dénonce la surexploitation de ce mollusque dans cette région. « Les pêcheurs s’y adonnent quotidiennement dans les herbiers et les mangroves, non loin des rivages », dit-il.

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Cette pêche sans contrôle entraîne la rareté du lambi dans la plupart des marchés du pays. Etienne Jasmin, un vendeur ambulant de lambi préparé à Port-au-Prince se plaint de cette situation qui met en péril sa source de revenus. « La livre du lambi varie entre 600 et 750 gourdes à présent. Avant elle coûtait entre 300 et 350 gourdes », dit-il.

Pour une exploitation durable de cette espèce maritime, « les captures doivent être limitées à la capacité de régénération de la ressource, en tenant compte du rythme de reproduction et de la vitesse de croissance de l’espèce exploitée », explique Pressoir Mario Antoine, ancien directeur de programme de pêche conjoint entre le Ministère de l’agriculture, des ressources naturelles et du développement rural (MARNDR) et l’organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

D’autant plus que les jeunes lambis pêchés en Haïti ne se vendent pas bien à l’international. « Les demandes vont plutôt vers les Bahamas, où il y a de plus gros lambis, très demandés pour l’exportation. Les rares opérations de vente du jeune lambi haïtien se font clandestinement sur le marché international », dit Antoine.

Selon Marcéus Joseph, seules les zones pélagiques (fonds marins) et l’environnement marin près de La Navase détiennent des lambis de taille standard, mais leur exploitation n’est pas facile pour les pêcheurs haïtiens. 

«Les moyens techniques leur font défaut, explique-t-il. Du côté de La Navase, les interdictions du gouvernement américain sur cette région empêchent les pêcheurs de s’aventurer. »

Le commerce du lambi dans la région caribéenne est estimé à plus de 60 millions de dollars américains. Entre trois et sept tonnes sont annuellement pêchées et la majeure partie des exportations se dirige vers les Etats-Unis et les pays de l’Union européenne. 

Les mesures maritimes d’Haïti liées à la pêche remontent au XXe siècle. L’article 124 d’un décret-loi paru en 1978 interdisait la capture et l’exploitation des lambis jusqu’à nouvel ordre, dans les eaux des départements du Nord et du Nord-Ouest, pour permettre leur régénération.

Depuis cette interdiction qui date d’il y a 44 ans, aucune vraie mesure n’a été prise. « L’État a du mal à élaborer des mesures visant l’interdiction de l’exploitation de l’espèce. Les autorités d’Haïti ne veulent rien interdire aux gens puisqu’ils craignent leur réaction qu’ils considèrent comme la genèse d’une forme de protestation à leur encontre », explique l’agronome retraité aux États-Unis, Pressoir Mario Antoine.

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Il se souvient encore des difficultés qu’il avait eues pour faire appliquer ce décret-loi au début des années 1980 dans le pays. 

Même la période de pêche en Haïti qui s’étend du mois de juillet à mars, selon ce même décret, poursuit Wilto Marcéus Joseph, n’est jamais respectée puisque les activités de pêche se font tout au long de l’année, au gré des pêcheurs.

Vivant en colonie et se nourrissant d’algues, c’est à la fin des années 70 que l’exploitation du lambi a commencé en Haïti. Des plongeurs, sans équipement adéquat, ramenaient entre 6 et 10 coquilles par plongée.

Au cours des années 80, rapporte Pressoir Mario Antoine, vint le compresseur à air qui a été introduit à l’Arcahaie pour les plongeurs par des patrons de pêche et des exportateurs de fruits de mer. À cause de sa grande autonomie, conclut Antoine, cette méthode est restée très populaire sur le territoire. Elle permet aux pêcheurs de rester sous l’eau plus longtemps, et de rapporter plus de lambis à chaque nouvelle plongée. 

 

Photo de couverture: cocktail de lambi/ Colette Alie Saïna Eugène



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