Les Dominicains veulent dominer la région, en se servant d’Haïti, selon des spécialistes – HB News


Les dirigeants à l’autre bout de l’île se fixent des objectifs à atteindre pour leur politique étrangère puisqu’ils n’ont pas autant de soucis internes à gérer, comme c’est le cas en Haïti

La fin de l’année 2021 a été marquée par un conflit diplomatique entre Haïti et la République dominicaine. Les dirigeants de la République voisine, qui se disent préoccupés par les conditions de vie en Haïti, n’ont cessé de réclamer l’intervention d’une force étrangère dans le pays.

« La République dominicaine ne peut pas gérer à elle seule la crise d’Haïti », a déclaré le président Luis Abinader Corona, au journal dominicain Diario Libre. Plusieurs autres déclarations du président dominicain semblent mettre Haïti au centre de ses préoccupations.

La situation a pris une autre tournure lorsque l’ex-ministre des affaires étrangères haïtien, Claude Joseph, a répondu au chef d’Etat dominicain, sur le réseau social Twitter. 

« Suite à la mise en garde du 25/10/21 du département d’État américain contre la montée de la criminalité en terre voisine, j’encourage le gouvernement dominicain et celui d’Haïti à travailler d’un commun accord pour enrayer le problème de l’insécurité sur l’île », avait répondu l’ancien chancelier. 

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Cette déclaration n’a pas plu plus aux dirigeants dominicains qui n’ont pas tardé à faire des représailles diplomatiques : ils ont suspendu le programme, déjà branlant, de visa pour les étudiants haïtiens en terre voisine ; les femmes haïtiennes enceintes de plus de six mois ont été interdites d’entrée en République dominicaine, pour éviter qu’elles accouchent dans les hôpitaux dominicains ; 12 000 soldats ont été déployés sur la frontière, et les services d’immigration dominicaine ont traqué les Haïtiens illégaux avec plus d’ardeur. 

Pourquoi l’État dominicain se montre-il autant intéressé par ce qui se passe en Haïti ? Certains spécialistes croient que la République voisine cherche par tous les moyens à avoir une hégémonie politique dans la région caribéenne aux yeux des nations du monde.

Leadership régional

Depuis des années, la République dominicaine fait montre d’une attitude hégémonique dans la région. « Mais avec le président Luis Abinader Corona, cette forme de politique s’est amplifiée», explique Claude Joseph.

En octobre 2021, les présidents de la République dominicaine, du Panama et du Costa Rica se sont réunis dans le cadre d’une alliance pour le développement et la démocratie. Haïti était au centre des débats. Dans la déclaration conjointe signée par les trois dirigeants après cette rencontre, ils ont proposé à la communauté internationale une série d’actions urgentes en Haïti visant à réaliser le désarmement, la création d’emplois et la restauration des bassins hydrographiques.

Aucun leader, que ce soit en Haïti ou en République dominicaine, ne peut s’ériger en tant que président de l’île ou en leader régional

Luis Abinader a affirmé qu’il fallait un désarmement et une pacification en Haïti pour faciliter la réalisation d’élections libres et transparentes. « En ce sens, les États-Unis, évidemment, en raison de leur niveau économique, leur pouvoir politique et militaire est le principal allié pour réaliser, avec nous, ces changements en Haïti », a-t-il déclaré.

L’ex-chancelier haïtien Claude Joseph, ne voit pas d’un bon œil ce comportement du pays voisin. « Aucun leader, que ce soit en Haïti ou en République dominicaine, ne peut s’ériger en tant que président de l’île ou en leader régional », dit-il.

Le professeur James Boyard fait le même constat. Le spécialiste en relation internationale pense lui aussi que la République dominicaine utilise Haïti pour bâtir son leadership régional.

« Elle se met au centre de toutes les discussions sur la question haïtienne. Ce qui est tout à fait normal si l’on compare son niveau de développement par rapport à Haïti. La République dominicaine est le pays de la région qui bénéficie depuis les 30 dernières années du plus grand taux de croissance économique. D’ailleurs, c’est pourquoi le pays voisin mobilise autant de capital pour sa politique extérieure, qui d’ailleurs attire beaucoup de touristes », relate Boyard.

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Les dirigeants à l’autre bout de l’île se fixent des objectifs internationaux à atteindre pour leur politique étrangère puisqu’ils n’ont pas autant de soucis internes à gérer, comme c’est le cas en Haïti. En plus de leur meilleur niveau économique, la RD bénéficie d’une stabilité politique. «Les dirigeants haïtiens n’ont pas le temps de se préoccuper de leur politique externe puisque le pays compte déjà trop de soucis», poursuit-il.  

Inquiétude justifiée

« Lorsque la République dominicaine prend position au nom d’Haïti, elle expose le pays aux yeux du monde comme un Etat failli. À cet effet, les dirigeants du pays voisin attirent, du même coup, des touristes dans leur pays. La république voisine ne doit pas essayer de tirer profit des déboires sociopolitiques du pays pour étendre sa suprématie politique sur l’île », croit le diplomate haïtien Claude Joseph.

L’ancien ministre pense que ce souci politique du président dominicain vis-à-vis d’Haïti ne peut être pas considéré comme un geste de bonté ou de générosité. « Les dirigeants dominicains ne font que renforcer l’image de leur pays. On doit les rappeler à l’ordre lorsqu’ils tentent d’utiliser Haïti comme piédestal pour brandir leur suprématie », mentionne-t-il.

Les gens de la classe moyenne qui achètent des maisons là-bas sont surtout ceux qui se montrent le plus choqués dans mes prises de positions face aux dirigeants dominicains.

Parallèlement, le professeur James Boyard estime qu’il est un peu normal que la RD s’inquiète et s’intéresse à ce qui se passe en Haïti et vice versa. Le spécialiste retient comme explication la proximité géographique, puisque les deux pays sont traversés par une frontière commune. « Les événements sociopolitiques d’Haïti constituent de véritables enjeux pour les Dominicains. Il y a d’abord l’enjeu migratoire, mais aussi un enjeu par rapport à des menaces de sécurité qui planent sur eux, surtout avec l’évolution des bandes armées haïtiennes près de la frontière. »

Dans la foulée, toute menace en matière de trafic de drogue et d’armes à feu sur l’île voisine impacte aussi Haïti, souligne le spécialiste. « On peut le constater puisque la République dominicaine est l’une des principales sources d’approvisionnement en munitions et en armes à feu pour les groupes armés qui sèment la terreur en Haïti », soutient-il.

« Pacifier Haïti » 

« Le problème avec Haïti, c’est d’abord la sécurité. […] Nous devons aller en Haïti pour le pacifier », déclarait Luis Abinader Corona en septembre 2021 dans le média dominicain El Caribe.

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Quelques jours après cette déclaration, il affirmait avoir initié des démarches auprès des Nations unies pour le cas d’Haïti. « La République dominicaine n’a pas les moyens politiques et militaires pour une telle intervention, estime James Boyard. Sauf dans une coalition… Mais la communauté internationale n’acceptera jamais les forces dominicaines dans une coalition au nom d’Haïti, en raison de l’histoire entre ces deux nations ».

Pour l’ex-chancelier Claude Joseph, pacifier Haïti ne veut pas dire que les Dominicains vont prendre la chance de réaliser une opération militaire. « C’est impossible, tranche-t-il. Toutefois, la République dominicaine pacifie Haïti sous une autre forme. Lorsque des milliers d’Haïtiens étudient en terre voisine, parlent l’espagnol et apprennent l’histoire dominicaine, c’est une forme de pacification et d’occupation de la pensée », croit Claude Joseph.

« C’est pourquoi, renchérit-il, quand j’ai pris des positions pour Haïti, nombreux sont ceux qui sont formés ou qui étudient en terre voisine qui n’ont pas accepté mes déclarations. Les gens de la classe moyenne qui achètent des maisons là-bas sont surtout ceux qui se montrent le plus choqués dans mes prises de positions face aux dirigeants dominicains. »

Pour éviter cette forme d’occupation, Claude Joseph croit que Haïti doit guider sa politique publique vers la construction d’universités, de maternités afin d’éviter le déploiement massif des Haïtiens en RD. De son côté, James Boyard pense que les dirigeants haïtiens doivent faire preuve de capacité pour administrer le pays. « Ce n’est pas normal qu’on n’arrive pas à stabiliser le pays plus de trente ans après avoir dit non à la dictature», conclut-il.

 

Photo de couverture: Haiti Progrès



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