Les écoliers consomment de la drogue de plus en plus jeunes en Haïti – HB News


« Une fois, un élève m’a confié qu’il ne peut pas s’endormir s’il n’a pas imbibé des parties de son lit de kérosène », se rappelle Lahens Esther de l’Association pour la prévention de l’alcoolisme et autres accoutumances chimiques

Il est 8 h du soir, le mardi 5 avril 2022, à Pétion-Ville, à quelques mètres de l’hôtel Oasis. Plusieurs jeunes hommes sont réunis. Ils sont pour la plupart dans la vingtaine. Certains fument à découvert tandis que les autres boivent un mélange de Fanta et de sucreries à la menthe.

Junior Legrand, un marchand de cache-nez, est en train d’en boire. Il dit aimer cette boisson, appelée molifanta qui lui confère un sentiment de bien-être, quoique passager. « Quand je n’ai pas les moyens de me payer de la marijuana, j’en bois », dit-il.

Cette boisson qui paraît inoffensive, car elle mélange deux ingrédients apparemment sans danger est une véritable drogue, comme la cocaïne où l’héroïne. Selon Legrand, ce sont des rappeurs qui l’ont popularisée. Ils en buvaient dans les shows de quartier et du coup, les jeunes ont commencé à les imiter.

Justement, les jeunes et les enfants en consomment, confirme Esther Lahens, agent de prévention à l’Association pour la prévention de l’alcoolisme et autres accoutumances chimiques. « Nous travaillons avec une centaine d’écoles situées à Port-au-Prince, explique-t-elle. Des enfants de huit ou neuf ans avouent avoir déjà expérimenté ce breuvage, ainsi que d’autres formes de drogues artisanales. »

Attristée, Lahens constate que l’âge de la première consommation de cette boisson ainsi que des produits alcoolisés est de plus en plus précoce, aux environs de sept et huit ans.

Un fléau

C’est dans les écoles que la consommation de drogues artisanales comme le molifanta est plus répandue. Elles sont composées de substances présentes sur le marché qui sont le plus souvent dédiées à une utilisation médicinale ou aromatique. « Les élèves nous confient, lors des discussions, qu’ils achètent des barres mentholées, populairement appelées vicks. Ils y ajoutent du tabac, ou dans des cas plus excessifs de la marijuana, afin de planer en permanence », explique Esther Lahens.

Toujours dans la recherche de nouvelles formes de drogues, beaucoup d’élèves sniffent de la gazoline, du kérosène ou encore de la colle de cordonnier, et en sont parfois dépendants. « Une fois, se rappelle Lahens, un élève m’a confié qu’il ne peut pas s’endormir s’il n’a pas imbibé des parties de son lit de kérosène. »

L’agent de prévention précise que les garçons sont les principaux consommateurs dans les écoles. Dans les établissements scolaires des zones dites défavorisées, on retrouve plus de drogues artisanales, là où dans les écoles des quartiers dits aisées, la consommation est mixte.

« Ces écoles-là, les plus réputées académiquement, sont souvent moins enclines à nous laisser intervenir afin de faire ce travail de prévention, car elles sont dans le déni. Elles affirment que leurs élèves ne souffrent pas de ces problèmes », regrette Esther Lahens.

La marijuana est l’un des sujets les plus difficiles à aborder avec les élèves, selon elle. « Quand j’en parle, ils prennent l’exemple de pays où elle est légale. De même que pour la cigarette », se plaint-elle. Même l’État semble ne pas comprendre la portée du sujet. Lors d’une formation de l’APAAC et de Commission nationale de lutte contre la drogue, il était même précisé sur une fiche de documentation qu’il ne fallait pas commenter sur le tabac et la marijuana. C’est comme si la marijuana n’était pas une drogue, réfléchit-elle.

Habitudes de consommation

La directrice de l’APAAC, Gaétane B. Auguste, croit que la drogue est un sujet trop peu abordé. Le déni rend difficiles la prévention et la prise en charge. Lorsqu’on parle de drogue, on a tendance à faire référence uniquement à certains produits popularisés par la musique et le cinéma américains, négligeant les formes plus artisanales.

La honte est l’autre raison de ce déni. L’association reçoit plus d’hommes que de femmes à cause de cette honte à parler de dépendance. De plus, certaines pratiques comme la consommation d’alcool et de marijuana sont socialement acceptées. « Dans les Premières communions, les mariages, ou même les enterrements, vous trouverez de l’alcool, fait-elle remarquer. Certains jeunes enfants avouent boire jusqu’à trois bières et rester sobres. »

Richarson Vabrun, propriétaire d’un petit bar atè plat, a déjà vu des parents poser une bouteille de bière devant des enfants, le plus souvent des petits garçons. « Lors des fêtes de fin d’année, c’est très commun, dit-il. Même les enfants dont les parents sont stricts ont droit au moins à un peu de Kremas. »

Tout cela peut amener à la dépendance. Alexandre P. refait actuellement son avant-dernière année scolaire. Il consomme du molifanta, mais il préfère la marijuana. Et en plus de cette drogue, il a une addiction aux jeux de hasard. Le jeune homme a dû abandonner sa précédente école : en un après-midi, il avait perdu l’argent d’un versement pour sa scolarité, en jouant et en buvant. « Mon père a un dépôt et il y a toujours de l’alcool chez moi, se défend-il. Je ne me vois pas passer une journée sans boire. J’avoue avoir un petit problème avec le jeu, mais c’est tellement facile de gagner que quand je perds, ça a l’air dérisoire face aux fois où je gagne. »

Une affaire de riches?

D’autres personnes, comme Jean Robert Pierre, un cordonnier qui habite depuis une vingtaine d’années dans le quartier de Magloire Ambroise, estiment que la drogue est une histoire de riches. Il prend pour exemple le prix excessif de produits comme la cocaïne, l’héroïne ou le crack.

Selon le sociologue Léo Pizzo, enseignant à l’université, toutes les classes sociales se droguent, mais il admet que plus la drogue est chère, plus elle est consommée de préférence par les classes aisées.

« C’est le cas de l’alcool aussi, dit-il. Une bouteille de rhum se vend jusqu’à 2000 gourdes dans certains endroits. Il est peu probable qu’une personne d’une classe défavorisée investisse autant d’argent dans une seule bouteille. C’est pour cela que c’est surtout le clairin et ses dérivés qui vont être prioritaires. »

L’économie peut aider à comprendre la consommation de drogues en Haïti. Selon Esther Lahens, la consommation des drogues artisanales et de l’alcool a augmenté notamment chez les jeunes, à cause d’un changement dans la réalité sociale et économique, qui s’est particulièrement détériorée ces dernières années : « Les consommateurs disent rechercher un ‘vibe’. Ce besoin est la conséquence des réalités sociales qui affectent tous les individus, dans une certaine mesure. Dans le cas des jeunes, s’ils sont dans une situation fragile, avec des parents peu présents, ils sont plus enclins à tomber dans la consommation. »

Pour les enfants et les adolescents, pense Lahens, l’insécurité et l’instabilité politique des trois dernières années ont contribué à introduire dans les foyers les habitudes de consommation des parents. Malgré eux, les enfants se sont mis à reproduire ces comportements.

Conséquences néfastes

Les drogues, quelles qu’elles soient, peuvent être très néfastes pour la santé. D’après Jennie-Fer Mathieu, médecin généraliste à la clinique médicale Bethesda de Vaudreuil, au Cap-Haïtien, chaque drogue a des effets particuliers. Mais le plus souvent elles provoquent des troubles psychiques.

« Les consommateurs peuvent faire face à des sautes d’humeur, des crises de panique, ou encore des dépressions sévères. Lors de mon stage au centre psychiatrique Mars and Kline, j’étais tombée sur plusieurs cas de personnes qui avaient un passif de consommation de drogues. Certains prenaient de la marijuana », dit-elle.

Du côté des adolescents, Esther Lahens constate qu’ils souffrent d’une forme d’agressivité, et d’une hyperactivité. Ces conséquences sont non seulement dangereuses pour la santé, mais aussi mettent en péril leur rendement scolaire.

L’agent de prévention se plaint du manque de temps et de ressources pour élargir les campagnes de prévention, en particulier sur ces drogues artisanales plus faciles à créer : « La plupart des gens qui viennent chercher de l’aide chez nous habitent à Port-au-Prince. Mais certains viennent des villes de province, et l’accompagnement est difficile pour eux, car nous n’avons pas de structures pour les recevoir à la capitale. Quand ils repartent chez eux, l’accompagnement à distance est compliqué ».

Il revient alors au ministère de la Santé publique et de la Population de faire un plus grand travail de vulgarisation et de prévention sur l’alcool, les drogues, et en particulier les drogues artisanales.

 Photo de couverture : Zoriah



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