Les hommes haïtiens déclarent être davantage victimes de violence dans les relations amoureuses, selon une étude – HB News


Lors d’entretiens avec un groupe de jeunes hommes ayant perpétré de la violence dans leurs relations amoureuses, les chercheurs ont eu du mal à trouver parmi eux, ceux qui veulent bien assumer leurs actions. Au lieu de le dire ainsi, ils préféraient tout simplement dire avoir riposté. « Nous nous sommes battus », ont-ils dit

Les hommes haïtiens sont davantage victimes de violence dans les relations amoureuses selon les résultats d’une étude parue dans les colonnes de Elsevier, groupe éditorial néerlandais, en mars 2022.

Dans cette entrevue accordée à HB News, le docteur en psychologie Jude Mary Cénat, qui a co-mené l’étude en question, revient sur les différentes méthodes et les résultats. Il est aussi directeur du Centre interdisciplinaire pour la santé des Noir. e. s et du Laboratoire de recherche vulnérabilité, trauma, résilience et culture (V-TRaC) à l’Université d’Ottawa.

HB News : Jude Mary Cénat, pourquoi avoir voulu mener une telle étude?

L’étude sur la question de la violence dans les relations amoureuses a été pensée en réponse aux lacunes en matière d’études sur ce sujet en Haïti.

De manière générale, ce sont des méthodes qualitatives qui sont utilisées. On prend par exemple le point de vue d’un groupe de jeunes pour ensuite en tirer une conclusion. On appelle cela des échantillons de convenance. Beaucoup de personnes y ont recours surtout pour la rédaction des articles de journaux. Mais cette manière de faire n’est pas du tout représentative. Pour nous assurer que nos données le soient, nous avons donc fait en sorte de toucher un nombre important et acceptable de personnes dans les 10 départements du pays.

Parlons de vos découvertes. Les hommes âgés de 15 à 25 ans, dites-vous, déclarent être bien plus victimes de violence, à la fois psychologique et physique, de la part de leur partenaire amoureux. N’est-ce pas un résultat contre-intuitif?

Les résultats peuvent choquer surtout qu’il y a une forte instrumentalisation de la femme à travers des musiques et des slogans en Haïti. Mais oui, c’est bien cela. Notre hypothèse de départ a d’ailleurs été influencée par toute cette situation de violence. Au niveau de l’équipe de recherche, nous pensions que les femmes seraient plus nombreuses à dire qu’elles subissent la violence venant des hommes. Mais les résultats ont été autres.

S’agissant de la violence psychologique dans les relations amoureuses, 59,5 % des hommes âgés de 20 à 25 ans contre 52,5 % de femmes du même groupe d’âge en sont victimes de la part de leur partenaire amoureux [selon leurs propres déclarations].

Toujours aussi choquant comme résultat, nous avons trouvé 19,7 % des hommes du même groupe d’âge contre 15,6 % de femmes qui [disent être] victimes de violence physique ou sont battus par leur partenaire amoureux.

La situation reste pareille même chez les plus jeunes. 54,4 % des hommes âgés de 15 à 19 ans contre 46 % de femmes sont victimes de violence psychologique de la part de leur partenaire amoureux.

18,8 % d’entre eux contre 11,5 % des femmes sont victimes de violence physique ou sont battues par leur partenaire amoureux.

La tendance diffère seulement au niveau de la violence sexuelle. Car les femmes de 20 à 25 ans sont davantage victimes d’agression sexuelle dans leur relation. En revanche, chez les plus jeunes, ce sont les hommes qui sont les plus agressés sexuellement.

Les hommes violents sont généralement mal vus. Pensez-vous que cette mauvaise perception de la violence peut avoir poussé certains hommes à mentir pendant l’enquête?

Il est vrai que de moins en moins d’hommes sont fiers d’affirmer qu’ils ont été violents envers les femmes. Parce qu’à chaque fois, il y a une sorte de levée de boucliers contre ce genre d’hommes. Bien sûr, cet aspect influence l’impact que cela peut avoir sur la façon de parler de ce phénomène.

Lors d’entretiens avec un groupe de jeunes hommes ayant perpétré de la violence dans leurs relations amoureuses, on a eu du mal à trouver parmi eux, ceux qui veulent bien assumer leurs actions. Au lieu de le dire ainsi, ils préféraient tout simplement dire avoir riposté. « Nous nous sommes battus », ont-ils dit.

Ce que nous avons fait de notre côté c’est utiliser des échelles dans les questions que nous leur avons posées. Elles ne demandent pas ouvertement aux personnes si elles ont été victimes de violence. On leur a plutôt présenté un ensemble de comportements et on leur a demandé si elles les avaient déjà vécus. On leur a aussi demandé l’intensité pour savoir combien de fois et comment est-ce que cela est arrivé.

Le modèle que nous avons utilisé nous a donc permis de regarder deux aspects principaux : la perpétration et la victimisation. Il nous a aussi permis de voir que les jeunes femmes ont des scores beaucoup plus élevés en termes de mauvaise perception de la violence. Ces dernières acceptent beaucoup plus la violence que les hommes. Une grande majorité de femmes a par exemple répondu oui à la question de savoir si l’homme a le droit de frapper sa partenaire, s’il la voit parler avec un autre homme.

Si on regarde donc la question de la perception de la violence, ce n’est pas parce que les femmes sont plus instrumentalisées que les hommes sur cette question qui fait qu’elles ont une meilleure perception. Et à bien considérer la situation, on a du souci à se faire en tant que société.

Craignez-vous qu’on associe les résultats de l’enquête à une entrave pour la lutte féministe?

Lorsque les données ont vu le jour, nous étions tous abasourdis. Moi, le premier. Nous avons envoyé le texte à plusieurs organisations féministes en Haïti, qui n’ont pas non plus caché leur surprise. Néanmoins, nous en avons discuté largement puis nous avons essayé de trouver des explications parce qu’il fallait que celles-ci soient ancrées dans la littérature scientifique.

On a eu des personnes qui connaissent très bien Haïti qui ont analysé le travail. Elles ont fait des commentaires et nous ont permis d’améliorer la qualité de nos explications.

Ce qu’il faut retenir c’est que les résultats ne viennent pas cracher sur la lutte féministe. Au contraire, c’est un portrait de la situation aujourd’hui en Haïti qui témoigne de la nécessité d’effectuer plus de recherches, et de ne pas prendre les choses pour acquis sur la base de données qualitatives. Si on veut prendre le contrepied, il faut mener d’autres études. C’est à cela que sert la recherche scientifique.

Comment avez-vous procédé pour aboutir à un échantillon représentatif de la population?

Nous avons dès le début travaillé avec l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI). Nous avons aussi pris en compte des études déjà réalisées autour du sujet pour faire une sélection aléatoire des zones urbaines et des zones rurales dans lesquelles il fallait se rendre. On a ainsi pu aller dans les coins les plus reculés du pays pour y recueillir nos propres données qu’on a ensuite pondérées de manière à en faire des connaissances statistiques.

En gros, les données que nous avons tiennent compte de toutes les catégories de la vie nationale. C’est-à-dire, des jeunes vivant dans des familles monoparentales, d’autres dans des familles avec les deux parents. Toutes les questions ont été posées. On pouvait savoir le niveau d’éducation, ceux qui vivent seuls, le statut matrimonial… On peut donc dire que nos données font partie des plus fiables. Corrigées, elles sont à la fois représentatives et pondérées. Aussi, elles représentent le poids de chaque groupe par âge, par département et par genre selon l’IHSI.

Vous auriez des idées de recherches que l’on pourrait effectuer à partir de celle-ci?

Durant notre enquête, nous avons vu que les hommes [disaient subir] certes plus de violence physique, mais ce sont les femmes qui le plus souvent ressortaient blessées des conflits. Ce sont elles qui se retrouvent à l’hôpital et perdent le plus de jours de travail. Des études pourraient s’intéresser sur les conséquences de la violence dans les relations amoureuses.

Outre cela, l’une des choses qui nous a particulièrement choqués au cours de notre enquête, c’est que les femmes ayant fait des études supérieures sont beaucoup plus victimes de violence sexuelle en Haïti. Ce sont des choses qui devraient nous interpeller sur le rapport des hommes avec les femmes qui ont fait ou font des études.

L’étude est rédigée en anglais. Est-elle déjà disponible dans d’autres langues pour en permettre l’accessibilité?

On doit reconnaître qu’il y a un effort de vulgarisation nationale à faire. Mais l’effort que nous faisons au niveau de l’équipe est surtout scientifique. On publie en anglais. En général, ce qu’on fait ce sont des task sheets (des courts papiers de deux pages) où l’on explique un peu chaque donnée. Sur ce rapport-là, on a déjà fait une campagne. Cela s’appelle « Le saviez-vous ? », Eske w te konnen, en créole. On a fait des petites affiches qui ont été vues plus de sept cent mille fois sur les réseaux sociaux, et qui ont été envoyées des milliers de fois sur WhatsApp.

La vérité c’est qu’en Haïti personne ne se soucie des données. Avec un article pareil publié au Canada, non seulement les autorités auraient elles-mêmes traduit les résultats, on aurait fait les manchettes de la presse.

Ceci en dit long sur notre société. Mais ce qu’il importe de retenir c’est qu’il n’y a pas de fatalité concernant les violences dans les relations amoureuses. Les chiffres trouvés prouvent avant tout qu’il y a une violence de part et d’autre dans la société. Maintenant il faut savoir quel est l’impact de cette violence de chaque côté. On pourra dès lors tirer des conclusions et mettre en place des programmes de prévention, mais également d’intervention.



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