L’étranglement progressif des universités publiques en région – HB News


Ces institutions, lancées dans les départements dans le but de décentraliser l’accès à un enseignement supérieur public de qualité, font face à multiples défis

Les dix Universités Publiques en Région régies par un arrêté ministériel sorti en 2006 fonctionnaient déjà très mal longtemps avant la crise sanitaire, sécuritaire et politique auquel fait face le pays.

Ces entités, placées sous l’égide du ministère de l’Éducation nationale et de la formation professionnelle (MENFP), censées décentraliser l’accès à l’éducation supérieure dans le pays sont aujourd’hui au bord du dysfonctionnement.

Environ 600 millions de gourdes sont allouées au fonctionnement des UPR dans le budget du MENFP. Certains « n’ont pas reçu d’argent depuis plus d’un an », déplore Fenol Metellus, un des responsables du bureau de gestion de ces universités au ministère de l’Éducation.

Jusqu’au mois de mai 2022, le ministère de l’Économie et des Finances n’a pas encore décaissé d’argent pour les UPR pour l’exercice fiscal 2021-2022, selon Metellus.

Plus d’un millier de professeurs et de chargés de cours enseignent dans les UPR. Malgré les efforts de l’Institut des Sciences, des Technologies et des Études avancées d’Haïti (ISTEAH) pour offrir une maîtrise à ces professeurs, la plupart d’entre eux enseignent avec une licence.

Faute de compétences dans les régions, la plupart des professeurs habitent dans la capitale et se déplacent en transport en commun pour aller dispenser leurs cours.

Une bonne partie des 80 enseignants de l’UPGA viennent de Port-au-Prince, d’après le doyen Claudynal Nazaire. Pour assurer leur transport, l’UPR avait paraphé un contrat avec une compagnie de transport. Mais aujourd’hui, certains professeurs limitent leurs déplacements en raison des activités criminelles notamment au niveau de Martissant.

Le logement des professeurs en déplacement est également assuré par l’université qui, aujourd’hui, est dans l’impossibilité de payer ces frais.

L’enseignement en ligne est proposé. Mais l’UPAG n’a pas les moyens techniques pour exécuter cette politique, affirme Nazaire. Pour pallier ce problème, l’institution a trouvé un partenariat avec l’Agence Universitaire francophone (AUF) pour la réalisation de cours en ligne. Outre l’installation des matériels, l’AUF va former les professeurs ainsi que les étudiants sur l’utilisation des plateformes qui facilitent des rencontres en visioconférences.

Tous les professeurs des UPR sont des contractuels et non des fonctionnaires de l’État. « C’est l’un des principaux problèmes de ces institutions », selon Fenol Metellus du MSPP. Qui parle d’un manque de « stabilité des professeurs. »

En réalité, il faut un arrêté présidentiel autorisant le ministère à nommer des professeurs qui enseignent dans les universités publiques en région. « On a fait des démarches pour la nomination des professeurs, mais ils n’ont pas abouti », déclare Metelus.

L’Université Publique de la Grand‘Anse prend naissance en 2014. Huit ans après, les deux promotions déjà graduées cherchent encore à obtenir leurs licences auprès des autorités universitaires.

Vialy René est un ancien étudiant à la faculté des sciences de l’éducation de l’UPGA. Il se plaint de ne détenir que le procès-verbal de sa soutenance après avoir présenté son mémoire de fin d’études en 2019.

Le recteur de l’UPGA, Jean Rony Medy, évoque l’absence d’une base de données, ce qui engendre un retard prolongé dans le processus de livraison des licences. Résultats : l’administration a du mal à avoir la liste des notes de certains cours que des étudiants avaient réussis.

Ce problème de licence touche aussi d’autres UPR. Fenol Metellus du MSPP pointe du doigt la négligence des recteurs et doyens et un problème d’archivage de notes des étudiants. Techniquement, après la présentation du travail de fin d’études de l’étudiant, l’université doit imprimer son diplôme puis envoyer le dossier complet au ministère pour les suivis, explique Fenol Métellus.

Les UPR sont également confrontées régulièrement à des accusations de corruption. A leur lancement en 2006, le ministre de l’Éducation nationale d’alors, Gabriel Bienaimé, avait souhaité qu’elles démocratisent la formation universitaire dans des villes autres que Port-au-Prince.

« Ces universités forment des gens pour qu’ils puissent contribuer au développement de leur communauté », selon Anthony Gédéon de l’UPSAC. C’est donc pour cela que toutes les universités en région n’offrent pas les mêmes formations. « On ajoute les facultés en fonction du besoin de la région », explique le doyen.

Toutefois, l’objectif fixé avec les UPR n’est pas encore atteint seize années après. L’UPSAC offre des formations en sciences juridiques, en administration et en éducation. Le doyen Antony Gédéon croit que le grand Sud devrait avoir des facultés comme l’agronomie et le tourisme puisque la région a grandement besoin de ces professionnels.

De son côté, Fenol Metellus du MSPP voit les choses de façon positive. « Après seize ans, nous sommes sur la bonne route avec le projet, dit-il. Les UPR renforcent les ressources humaines des entreprises de leurs régions », s’est réjoui le docteur en économie. Selon lui, des milliers de jeunes ont pu recevoir une formation universitaire sans se rendre à Port-au-Prince grâce aux UPR.

L’Université d’État d’Haïti et les UPR évoluent de façon complémentaire, rajoute Metellus. Encore plus parce que ces deux universités ne « peuvent même pas recevoir la majorité des bacheliers du pays. »

Photo de couverture : Les étudiants de l’Université Publique de l’Artibonite aux Gonaïves (UPAG) enchaînent les mouvements de rue pour exiger leur intégration dans l’administration publique le vendredi 8 avril.



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