L’insécurité met la petite industrie des fruits de mer à genoux – HB News


Au commencement, il y avait la guerre des gangs. Les poissons pêchés dans les villes de province devenaient presque inaccessibles à Port-au-Prince, tant les prix devaient grimper pour tenir compte des taxes imposées par les bandits contrôlant les tronçons du sud et du nord de la capitale.

Puis, Jimmy Cherizier a imposé un blocus du terminal Varreux en septembre, rendant indisponible le carburant. Ce blocus, immobilisant les petits bateaux de pêche, venait s’ajouter aux conflits récurrents des bandits pour le contrôle des routes alternatives à Martissant tracées dans les mornes de la capitale et des conflits sanglants au nord de la ville.

La confluence de ces crises force aujourd’hui un constat sans appel : la petite industrie des fruits de mer se trouve à genoux, répondent à HB News différents acteurs directement impliqués.

La petite industrie des fruits de mer se trouve à genoux…

Le marché de poisson de Fontamara dénommé La Rochelle fournit une bonne partie des fruits de mer consommés à Port-au-Prince. Camesuze Jeanty, marchande, n’y met plus les pieds depuis un an à cause de la dangerosité de la zone et des routes.

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Pour contourner le blocage et les rançons importantes exigées par les gangs de Martissant, Jeanty demandait — comme d’autres marchandes — à un taxi moto de transporter ses caisses isothermiques « igloo » depuis La Rochelle au Marché Salomon en empruntant la route Ti Kajou du morne l’Hôpital.

La guerre des gangs pour le contrôle du quartier de Carrefour-Feuilles a rendu ce tronçon inutilisable depuis la première semaine du mois de novembre 2022.

Jeanty n’y met plus les pieds depuis un an à cause de la dangerosité de la zone et des routes.

« Il devient de plus en plus difficile d’écouler les poissons capturés », révèle Jean Robert Sanon, un pêcheur à Cayes-Jacmel.

La plupart des pêcheurs du Sud-Est vendent leurs poissons dans le marché de Marigot. « Les grossistes du marché La Rochelle qui se ravitaillent à Marigot dans le Sud-Est sont de plus en plus rares », continue Jean Robert Sanon.

Les petites et moyennes entreprises dans le secteur de la restauration à Port-au-Prince ne se rendent presque plus à La Rochelle ni sur les plages de certaines villes de la région sud à la recherche de poisson.

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Sony Claude tient un restaurant depuis des années sous une tente de fortune au centre-ville de Port-au-Prince, non loin du journal Le Nouvelliste. L’établissement dessert les employés des quelques entreprises qui restent au centre-ville en dépit de l’insécurité.

« J’ai cessé d’offrir des plats de poisson à mes clients, raconte Sony Claude. À cause de sa cherté et la mauvaise qualité des poissons, le plat n’attire pas les foules depuis le blocage de Martissant. »

La dangerosité de la route Martissant et plus récemment le blocage de la route Ti kajou n’ont pas été les seules causes de cette pénurie constatée depuis des jours à Port-au-Prince.

Le plat n’attire pas les foules depuis le blocage de Martissant.

La période de juillet à novembre est considérée comme une manne par les pêcheurs en matière d’abondance des fruits de mer. Elle n’a pas été bénéfique cette année à cause de la crise sociopolitique, explique Jean Robert Sanon, le pêcheur à Cayes-Jacmel.

Pour travailler, les pêcheurs utilisent de petites embarcations à moteur. Ces moteurs demandent généralement neuf gallons d’essence. Les pêcheurs rajoutent le plus souvent six gallons additionnels pour les parcours et le prolongement des activités en haute mer.

La crise du carburant avait tout immobilisé, regrette Wilto Marcéus, président de l’association des pêcheurs d’Haïti (APH). Malgré la disponibilité du produit pétrolier dans certaines stations à essence de Port-au-Prince, il n’est toujours pas distribué dans les villes de province.

Aux Cayes ou à Jacmel aujourd’hui, il faut avoir 1 500 gourdes pour un gallon de gazoline.

« Il fallait débourser entre 3 500 à 4 000 gourdes pour un gallon de gazoline à Cayes-Jacmel », explique le pêcheur Jean Robert Sanon, père de deux enfants.

Aux Cayes ou à Jacmel aujourd’hui, il faut avoir 1 500 gourdes pour un gallon de gazoline.

Le mari de Bengie Paul, Rissoir Prusse, pratique la pêche à Jacmel. L’homme ne peut acheter du carburant pour travailler. Raison pour laquelle il reprend son métier de ferrailleur pour prendre soin de sa famille, raconte Paul.

Cette indisponibilité du carburant pour les pêcheurs dans certaines villes de province couplée à l’insécurité et les taxes imposées par les bandits pour le passage des produits contribue à faire grimper le prix des poissons à Port-au-Prince. La livre de poisson rose qui était vendu à 600 gourdes est passée à 750 gourdes, raconte Camezuse Jeanty, la revendeuse au marché Salomon. Ailleurs, les prix sont encore plus hauts.

La livre de poisson rose qui était vendu à 600 gourdes est passée à 750 gourdes…

Cette même livre de poisson est vendue à 300 gourdes au marché de Marigot.

Les grossistes de poisson se font rares. Les pêcheurs de la région sud s’en plaignent. « D’énormes pertes sont enregistrées parfois. Après l’acquisition du carburant au prix fort, cela arrive qu’on ne vende pas les poissons capturés », analyse Wilto Marcéus, président de l’APH.

À côté des problèmes conjoncturels, les difficultés structurelles du secteur de la pêche en Haïti ne sont toujours pas adressées. En tête de liste se retrouve la question de la conservation.

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Un petit centre de stockage avec des réfrigérateurs solaires a été installé dans la région du Sud-Est en 2012 par l’État. Ce centre n’est plus opérationnel, puisque la plupart des appareils sont tombés en panne.

Photo de couverture : une femme moissonne des poissons. | © CAPE



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