L’usine menace l’environnement aux Cayes. Sa construction continue malgré une interdiction de l’État. – HB News


La situation créée par Adhasa Oil semble dépasser même les autorités de la ville

Après qu’elle a pris sa retraite d’infirmière, Edite Legagneur voulait s’installer dans un coin tranquille avec son mari. Elle a jeté son dévolu sur le quartier de Sanon, dans la commune de Bergeaud, aux Cayes, où elle est née. En 2019, elle y a construit sa maison, pour s’y reposer.

Son repos n’a duré que deux ans. Depuis 2021, une menace pèse sur son paradis : dans un terrain limitrophe au sien, une usine d’huile de vétiver, Adhasa Oil, est en train d’être construite. Les conséquences pour l’environnement s’annoncent considérables et inquiètent la professionnelle de santé.

L’infirmière s’est tout de suite mobilisée contre ce projet, qui ne manquera pas de polluer l’air du quartier, et la nappe phréatique de laquelle ses habitants dépendent, selon sa compréhension.

Edith Legagneur, le journaliste Max-Imbert Marcelin et d’autres citoyens se sont alors regroupés, pour tenter d’arrêter la construction pendant qu’il en est temps. Plusieurs pétitions et démarches plus tard, le ministère de l’Environnement se prononce. Dans une lettre datée du 11 juillet 2022, le ministre James Cadet demande à Adhasa Oil de surseoir sur les travaux au nom du « Principe de précaution ».

Mais cette victoire semble de courte durée : malgré l’injonction du ministère, les travaux ne cessent pas, au contraire. « J’ai l’impression que ces deux derniers mois ils avaient mis les bouchées doubles, explique Edite Legagneur. Comme s’ils voulaient nous faire comprendre qu’une fois que l’usine était terminée, rien ne pourrait plus les arrêter. »

La situation semble dépasser même les autorités de la ville. Sylvie Rameau, mairesse des Cayes, informe que l’usine n’avait aucun permis de construction, et que les propriétaires n’ont de cesse de faire faux bond à l’État. « On les a convoqués plusieurs fois, explique-t-elle, sans succès. On est allés sur le chantier, mais les responsables se sauvaient à chaque fois. C’est difficile de faire une intervention conjointe entre plusieurs services, la mairie, le ministère du Commerce, de l’environnement… »

Les démarches pour entrer en contact avec les responsables de Adhasa Oil n’ont pas abouti.

Le directeur du ministère de l’Environnement dans le Sud, Jean Marc Chérisier, lui, se veut plus rassurant. Il précise que le parquet sera bientôt saisi, pour poser un scellé sur la construction. « Dès le début de la construction de l’usine, nous avions des objections, explique Chérisier. Mais je ne sais pas comment ils ont fait pour obtenir quand même une autorisation du ministère, dans un premier temps. Jusqu’à la décision du ministre. »

À Bergeaud, les terres plantées en vétiver sont nombreuses. Cette culture rapporte, explique le journaliste Max-Imbert Marcelin. « C’est une herbe qui ne demande pas beaucoup d’entretien, dit-il. Les planteurs ne font qu’attendre le moment de la récolte. L’huile qui en est extraite est très prisée. »

La culture du vétiver est ainsi avantageuse, par rapport aux autres cultures céréalières. Le vétiver a aussi des qualités intrinsèques considérables dans la protection contre l’érosion des sols. Paradoxalement, ce même produit peut être à l’origine de cette érosion qu’elle a le pouvoir de combattre. « Au moment de la récolte, les planteurs fouillent la terre pour récupérer la racine. Et dans ces moments, le sol devient vulnérable s’il pleut. Comme la plante est plantée en hauteur, la terre s’en ira en contrebas », affirme Max-Imbert Marcelin.

Pour les habitants de Sanon, l’impact de l’usine sur l’environnement vient noircir les avantages du vétiver. Edith Legagneur s’inquiète ainsi des conséquences sanitaires durables des fumées noires, épaisses, qui sortiront des cheminées de l’usine. « J’ai 73 ans. Mon mari en a 77. Il y a à la maison un enfant de trois ans et une adolescente de quinze ans. Les dégâts seraient irréparables sur notre santé », se plaint-elle.

Le CO2 n’est qu’une partie des préoccupations. L’eau en est une autre. « Tout près de l’usine, il y a la rivière Dormante, explique Marcelin. Selon notre compréhension, c’est dans cette rivière que les eaux usées de l’usine seraient déversées. »

Dans ce cas, avertit le journaliste, il pourrait y avoir un vrai problème pour les pêcheurs, qui s’approvisionnent en poisson dans cette rivière, et pour ceux qui s’y baignent ou y font leur lessive. Le directeur du ministère de l’Environnement du Sud a aussi les mêmes craintes sur les déchets produits par l’usine.

Dans le cas où les eaux usées ne sont pas versées dans le cours d’eau, les habitants craignent qu’elles finissent dans la nappe phréatique, contaminant ainsi l’eau dont ils se servent au quotidien. « L’alternative au déversement dans la rivière, c’est de jeter les eaux usées sur le sol même, explique Max-Imbert Marcelin. Nous nous servons de puits, parce qu’il n’y a pas de système d’eau potable publique. Qu’adviendra-t-il de cette eau ? », se questionne le journaliste.

Le Jardin botanique des Cayes est également menacé par l’implantation de cette usine, qui ne se trouve qu’à quelques centaines de mètres de son emplacement.

L’intérêt des entrepreneurs des Cayes pour le vétiver ne date pas d’aujourd’hui. Haïti fait partie des plus grands producteurs mondiaux de cette plante. Cette nouvelle usine à Bergeaud viendrait ainsi augmenter le chiffre des lieux de transformation des racines du vétiver en huile. Elles sont déjà plus d’une quinzaine dans la seule ville des Cayes, dénonce Max. En tout dans le pays, on estime entre 5000 et 7000 hectares, les surfaces plantées de vétiver. Il faut environ 150 kg de racines, pour produire 1 kg d’huile, dont l’essence entre dans la composition de parfum dans le monde, depuis le début du XXe siècle.

Parmi les exportations du pays, les huiles essentielles dans lesquelles l’huile de vétiver conserve la part du lion caracolent en tête, après le textile. Pour l’année 2020, ces exportations totalisaient plus de 30 millions de dollars américains, selon des données de l’OEC. La France, l’Espagne, les États-Unis, voire Singapour ou les Émirats arabes unis, sont des destinations de ces huiles.



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