Martissant tue Léogâne à petit feu – HB News


Désormais seule une poignée de gens méprisant le danger à Martissant ou les difficultés des nouvelles routes comme Saint-Jude, assure le relais et vient leur livrer des marchandises à Léogâne

Dieunel Derize et sa femme ont sept enfants à nourrir, sous le toit de leur taudis dressé au milieu d’un verger de manguiers à Bongnotte, une localité de la troisième section communale Grande Rivière de Léogâne.

Il cultive la terre par moment, mais sa principale activité économique est le commerce de fruits saisonniers tels la mangue, la quenette et le fruit du véritable arbre à pain, entre autres.

Derize tient ce commerce depuis quinze ans, mais aujourd’hui, il entend l’abandonner à cause de l’insécurité qui sévit à Martissant.

Les denrées agricoles produites dans la plaine de Léogâne sont en général vendues au marché de Mariani et au marché de la Cinquième Avenue de Bolosse, situé entre Portail-Léogâne et Martissant, en plein cœur du territoire partagé entre plusieurs gangs.

À la Cinquième avenue, les produits du commerçant se vendent bien mieux. Mais désormais, c’est seulement à Mariani que Dieunel Derize peut offrir ses produits.

 « Avant, quand le panier de mangues se vendait à 125 gourdes à Mariani, je le vendais aisément à 200 gourdes à la 5e avenue », explique-t-il.

Derize vend ses mangues à plusieurs catégories d’acheteurs. Bon nombre sont de Port-au-Prince. Ce sont souvent des revendeurs, ou des personnes qui voyagent vers le Sud.

Mais au marché de Mariani où il s’est désormais installé, la quantité de ses clients a diminué, parce qu’ils se trouvent épisodiquement bloqués par les bandits. « La demande s’en trouve affectée, et aussi le prix des denrées. Les commerçants en subissent le cout.»

Rodolph Moline, vendeur de fruits saisonniers qui est entré dans ce commerce en 2020, se plaint également.

« Le panier de mangue Francisque se vend à 500 gourdes. Mais dès que les bandits assiègent la route et que les gens ne peuvent pas passer, on est obligés de l’accorder à 250 gourdes, pour éviter le gaspillage », explique Rodolph Moline qui est arrivé dans ce commerce de fruits saisonniers en 2020.

La diminution des acheteurs s’accompagne d’une augmentation du nombre des vendeurs, ce qui augmente l’offre.

« Aujourd’hui, tous les grands vendeurs de la zone Sud s’arrêtent à Mariani. On peine à vendre sa part à un prix satisfaisant », se plaint Dieunel.

La baisse considérable de ses profits habituels n’est pas la seule raison pour laquelle il se résigne à quitter son activité commerciale de longue date.

Selon le quadragénaire, des bandits assaillent de temps en temps le marché de Mariani.

« Plusieurs fois on a déjà été obligés de prendre la fuite, laissant derrière nous nos marchandises », confirme Mennila Lundi, une commerçante qui vend elle aussi ses produits à Mariani.

Une autre catégorie de commerçants est également affectée par le blocus que connait Martissant. Ce sont les vendeurs qui s’approvisionnaient d’habitude à Port-au-Prince, afin de revendre leur commerce à Léogane et ses environs. La peur les contraint à ne plus y mettre les pieds.

Cette situation bouleverse bon nombre de commerçants du principal marché de la commune de Léogâne, sis à Chatuley.

Josette Cyril, mère de trois enfants, vend du prêt-à-porter à Léogâne depuis environ vingt-cinq ans. Elle n’a pas mis les pieds à Port-au-Prince ces deux dernières années. Auparavant elle s’y rendait en moyenne deux fois par semaine pour acheter ses marchandises.

Désormais seule une poignée de gens méprisant le danger à Martissant ou les difficultés des nouvelles routes comme Saint-Jude, assure le relais et vient leur livrer des marchandises à Léogâne.

Si cette alternative dispense les commerçants comme Cyril d’un risque, elle est économiquement à leur désavantage.

Le prix d’achat des produits devient beaucoup plus élevé que le prix auquel ils les auraient payés en s’approvisionnant personnellement à la capitale.

« Quand ces revendeurs achètent trois housses de vêtements à 2 500 gourdes, ils n’acceptent pas de les revendre 3 000 gourdes, mais à 3 500 gourdes, arguant avoir mis leurs vies en péril », explique Josette Cyril.

Compte tenu de cette nouvelle donne, les prix de ces produits, qui ne viennent que de Port-au-Prince, ont augmenté, en marge de l’inflation nationale déjà galopante.

Cyril et les autres marchands comme elle peinent à revendre leur marchandise. En effet, comme ils l’achètent plus cher, ils ne peuvent pas concurrencer les quelques commerçants qui se sont risqués sur la route de Martissant. Ceux-ci peuvent revendre leurs produits   à meilleur marché que ceux qui ne s’approvisionnent pas à la capitale.

« Quand nous réussissons à vendre un article, ce n’est pas sans supplier les clients », dit Josette Cyril, qui regrette ne pas pouvoir agrandir son commerce en empruntant à la banque.

« Il faut vendre pour rembourser. Mais si on ne vend pas… », soupire-t-elle.

Les complications liées au passage à Martissant et ses incidences sur le commerce ne sont évidemment pas sans affecter le pouvoir d’achat des consommateurs dans la commune.

Des parents s’en plaignent déjà pour la rentrée des classes.

« Trois sacs d’école me coutaient 2 500 gourdes. J’en revendais deux, et j’en donnais une à ma fille. Mais aujourd’hui j’achète un seul sac à 2000 gourdes », affirme Natacha Léopold, elle aussi marchande de « pèpè », pour qui la situation est compliquée.

Depuis une dizaine d’années, Haïti connait une inflation à deux chiffres. Pour les villes situées dans le Sud du pays, dont Léogane, les gangs qui opèrent à Martissant sont une plaie de plus, qui contribue à mettre à plat le commerce et le pouvoir d’achat.



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