Pour survivre, des policiers obligés de travailler comme gardes du corps – HB News


Sous-payés, ces membres de la police nationale d’Haïti n’arrivent que difficilement à joindre les deux bouts à la fin du mois

L’Américaine, Nicole Phillips, verse à un agent de la police nationale d’Haïti au moins 120 dollars américains par jour (13 200 gourdes) pour assurer sa sécurité lors de ses déplacements en Haïti pour les besoins de son organisation, Haïtian bridge alliance.

Un agent 1 de la PNH reçoit 29 000 gourdes par mois. Après taxes, le montant empoché demeure marginal par rapport à l’inflation et le coût exorbitant de la vie dans le pays. Raison pour laquelle des dizaines d’entre eux prêtent leurs services sans uniforme dans le privé, notamment durant les jours « off ».

Réginald Delva est expert en sécurité et ancien ministre de l’Intérieur. Il se prononce pour une augmentation salariale des policiers afin d’éviter ces genres de « dérives », bannis par les règlements internes de la police.

Les simples policiers ne sont pas les seuls à recourir à d’autres activités en parallèle pour obtenir de l’argent.

Selon des informations obtenues par HB News, des commissaires de police et responsables de commissariat reçoivent des milliers de dollars aux mains de certains entrepreneurs en Haïti pour placer des patrouilles dans des espaces stratégiques non loin de leur entreprise.

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Cette forme de « privatisation de la PNH » rend par moment les policiers indisponibles pour « protéger et servir » la population. Elle met les agents en danger de révocation aussi, si jamais le bruit de ces contrats informels arrive aux oreilles de l’Inspection générale de la PNH d’autant plus qu’ils font usage de l’arme donnée par l’institution.

Lors de ces missions privées, « on prie pour qu’il n’y ait pas d’incidents afin qu’on ne recoure pas à l’utilisation des matériels de la PNH », témoigne à HB News un agent II.

« L’arme peut être utilisée uniquement en cas de légitime défense de soi-même ou d’autrui », précise Me Samuel Madistin, un des responsables de la Fondation Je Klere, une organisation de défense des droits humains.

Légalement, un policier n’a pas le droit de réaliser une intervention dans une juridiction autre que celle où il est affecté. Il doit être revêtu de son uniforme ou des insignes extérieurs et apparents de leur qualité également et faire usage de son arme en cas d’absolue nécessité, de manière strictement proportionnée à la menace dans l’exercice de ses fonctions.

Cependant, selon Me Madistin, même en civil, ce dernier peut utiliser son arme pour « stopper un cas de kidnapping sur son passage même en dehors de ses heures de service. »

En 2021, plusieurs marches ont été organisées par des policiers pour exiger à l’État haïtien une meilleure couverture d’assurance, 50 000 gourdes comme salaire de base et une augmentation de leur carte de débit.

Un agent II de la PNH interrogé par HB News affirme avoir obtenu un contrat d’une mission étrangère qui intervenait à Léogane l’an dernier. L’occupation de Martissant par les gangs ont obligé les missionnaires à trouver d’autres alternatives pour se rendre dans la cité d’Anacaona.

« Un de mes collègues policiers a été contacté et on avait conclu d’emprunter la route de Ti Kajou avec les missionnaires pour se rendre à Léogane », dit l’agent II.

Chaque jour, chacun des deux policiers en civil qui accompagnait la mission recevait 10 000 gourdes.

« Gagner cet argent me permet particulièrement de subvenir au besoin de ma femme et mes deux enfants », déclare l’agent II.

Ce n’est pas légal, poursuit le policier. Mais c’est préférable à mon « implication dans des actes de malversations ».

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Généralement ces contrats ne s’étendent pas sur une longue durée, fait savoir un autre policier. Cet agent I travaille en détachement auprès d’un haut cadre de l’administration publique haïtienne.

« Une journée de travail en tant que sécurité peut rapporter jusqu’à 300 dollars américains », raconte notre source.

« Parfois, ce sont des membres de la diaspora qui demandent à leur proche de contacter un policier pour leur sécurité durant leurs vacances en Haïti, révèle-t-il. On est donc à la fois chauffeur et agent de sécurité privé. »

La demande en policier comme agent de sécurité s’en va grandissante.

« Le policier haïtien a déjà une formation lui permettant d’avoir une connaissance de la pratique du métier dans la capitale haïtienne et il connait la posture à adopter dans les rues », dit la militante des droits humains, Nicole Philips.

Par ailleurs, les lois et règlements entourant le fonctionnement de la PNH souffrent de vétusté. « Tout autre emploi en dehors des heures de services de la PNH est interdit par le règlement interne de l’institution », observe l’expert en sécurité, Réginald Delva.

Ceci doit changer pour offrir plus de flexibilité, selon Delva qui remarque parallèlement l’implication de membres de la police comme consultants, actionnaires ou propriétaires d’entreprises de sécurité en Haïti. Selon l’expert, « Le danger dans tout cela reste le conflit d’intérêts. »



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