Professeures et enseignantes victimes de harcèlement de la part de leurs élèves en Haïti – HB News


Le harcèlement des professeurs à l’école existe bel et bien, mais le sujet est encore tabou, selon la psychologue clinicienne Johanne Landrin

À chaque fois que Joachim doit entrer dans une salle de classe, ses pas se font lourds. La normalienne se questionne si la journée sera différente ou si elle aura à subir encore les remarques désobligeantes de ses élèves qui la harcèlent sexuellement.

Tout a commencé en octobre 2021. Un mardi après-midi, à l’heure de son cours de créole en classe de Nouveau secondaire 3, Joachim écrivait au tableau quand un élève a dit tout haut les positions sexuelles que lui inspiraient les courbes de son corps.

Choquée, Joachim est restée figée au tableau une vingtaine de secondes, feignant de n’avoir rien entendu. Mais elle avait très bien reconnu la voix de cet élève. Lui et plusieurs autres ont ainsi eu des comportements déplacés envers elle tout au long de l’année.

Selon la psychologue clinicienne Johanne Landrin, le harcèlement des professeurs à l’école existe bel et bien, mais le sujet est encore tabou. C’est entre autres ce qui explique la réticence des victimes à en parler.

Pour la rédaction de cet article, HB News a contacté au moins cinq femmes dont les proches ont confirmé qu’elles sont victimes de harcèlement par leurs élèves. Seulement deux ont accepté de témoigner, mais sous couvert d’anonymat.

Landrin explique ce comportement par le fait que les victimes de harcèlement craignent d’être pointées du doigt et surtout d’être davantage harcelées si cela se savait. « En révélant leur nom ou tout autre détail de leur vie, dit la clinicienne, elles s’exposent. Et compte tenu de notre culture, il se peut qu’effectivement leur situation empire. »

Pour un professeur victime de harcèlement, c’est son image d’autorité qui est remise en cause. Il n’est donc pas rare que la victime se rende responsable de sa situation.

C’est ce qui est arrivé à M. D. Dès le premier jour de sa carrière en tant que professeure, elle a entendu des propos qu’elle n’oubliera pas de sitôt. « J’étais à peine entrée en salle qu’ils m’ont fait des remarques sur la forme de mon vagin qui paraissait énorme sous ma jupe », rapporte la trentenaire.

Plutôt corpulente, M. D. n’a plus jamais porté de jupe pour aller travailler, convaincue que c’était elle la fautive.

De même, Joachim s’entête à accuser son physique de ce qui lui arrive à l’école. Avec un visage qui paraît plus jeune que ses 25 ans et à peine 1m60 de hauteur, Joachim pense qu’elle n’est pas suffisamment imposante. « La majorité de mes élèves a entre dix-sept et vingt ans, informe-t-elle. Pourtant ils semblent plus âgés que moi. C’est ce qui explique leur tendance à vouloir me prendre pour l’une des leurs ».

Afin de ne pas leur donner cette impression, Joachim opte pour l’indifférence. « Je ne réponds jamais à leurs questions sur ma vie privée, ni n’entreprends de conversations autres que celles qui concernent le cours avec eux ». Cela ne fonctionne pas toujours.

Plus tenaces que d’autres, certains essayent par tous les moyens d’établir un contact physique avec la prof. « J’esquive souvent leurs mains baladeuses, confie Joachim. Ils prétendent alors qu’ils voulaient essuyer l’arrière de mon jean, etc. Mais je sais qu’il s’agit d’une de leurs techniques pour me toucher les fesses ».

Les hommes aussi sont victimes de harcèlement de la part de leurs élèves. Professeur de français et de méthodologie de dissertation dans plusieurs écoles de la capitale, Abed Melec Jean confie y être régulièrement confronté. Une élève de Secondaire 4 lui avait ainsi dit qu’elle voulait être son amante, tandis que deux autres filles de Secondaire 3 lui ont promis de lui mettre la main dessus. Un autre professeur, Dimitri Julien, avoue avoir été harcelé une année entière par une élève.

Aucun de ces professeurs, femmes ou hommes, n’a averti ses supérieurs du comportement déplacé des élèves.

Mais à Grand Boucan, section communale du département du Centre, Cassandra Despinasse Fleuromy se souvient avoir eu à gérer pareille situation en 2012.

Elle était directrice de l’École nationale de Plotier. Une professeure est venue porter plainte contre un élève qui persistait à lui faire des avances. « Le garçon était en classe de cinquième année fondamentale, affirme Fleuromy. Il avait 11 ans, mais il faisait plus vieux que son âge ».

Pour résoudre le conflit, la responsable d’école avait convoqué les parents de l’enfant. Sans succès dans un premier temps. « Le père a plutôt révélé que lui aussi avait des attirances pour ses professeures lorsqu’il était plus jeune.» Finalement, l’élève a dû présenter ses excuses et tout est rentré dans l’ordre.

Plus encore que les femmes, les hommes sont réticents à en parler à leurs supérieurs hiérarchiques. Johanne Landrin pense que c’est parce que la manière d’aborder le problème du harcèlement dépend du genre. Même s’il est en position de faiblesse, l’homme est le symbole de la virilité. Il est placé en position de force, tandis que la femme est considérée comme vulnérable. Par conséquent, il y a risque qu’il ne soit pas pris au sérieux en allant se plaindre que le sexe opposé s’intéresse à lui.

Cependant, quel que soit le sexe du professeur, le silence n’est jamais la meilleure des solutions. La psy recommande d’en parler autour de soi, et d’éviter de se réfugier dans l’indifférence.

Johanne Landrin recommande de sanctionner le déviant le plus tôt possible pour faire valoir son autorité. À ce propos, l’ancienne professeure Sonie Bahana Alze, passionnée du patrimoine culturel, croit que la rigueur du système de discipline de l’école compte beaucoup aussi. Dans certains établissements, les élèves ont peur d’être envoyés à la direction.



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