récit glaçant d’une catastrophe absolue – HB News


« Plusieurs personnes avaient embarqué avec toute leur famille, explique Mackendy. J’étais aussi avec ma petite sœur de dix-neuf ans, qui aurait dû passer les examens du baccalauréat en Haïti cette année. »

Les passeurs avaient promis à Mackendy que le bateau serait solide, bien construit, capable d’affronter sans difficulté même une mer en furie.

Ils lui avaient menti.

Le rafiot en bois qu’il s’apprêtait à monter ne répondait en rien à la description qu’on lui avait faite. Pendant une minute, l’homme de 39 ans voulut renoncer. Mais il était trop tard pour reculer. Le voyage avait déjà été payé plusieurs milliers de dollars par ses proches aux États-Unis : il embarquait pour Porto Rico. Contre vents et marées.

Ce mardi 10 mai 2022, il est près de minuit quand il monte à bord, lui et trois autres membres de sa famille. 72 passagers en tout s’entassent pêle-mêle sur le bout de bois qui va traverser les mers. Des hommes. Des femmes. Des enfants. Un bébé de quelques mois. Tous, ils fuient le pays et sa misère, et l’insécurité qui a ôté le sommeil à de plus en plus d’Haïtiens. « Plusieurs personnes avaient embarqué avec toute leur famille, explique Mackendy. J’étais aussi avec ma petite sœur, qui aurait dû passer les examens du baccalauréat cette année. »

Pendant des heures entières, le navire vogue. Comme la mer est agitée, les vagues qui viennent s’écraser à bâbord et à tribord éclaboussent les passagers, trempant leurs vêtements d’eau salée. Cette eau, ils la rejettent par-dessus bord comme ils peuvent.

Mais le jeudi 12 mai, vers 1 heure du matin, la catastrophe se produit. Le bateau se remplit de plus en plus d’eau et tangue dangereusement.

Ils ne sont pas loin des côtes portoricaines, dans le canal de la Mona. Mais le capitaine du bateau, un Dominicain nommé Fermin Montilla, hésite. Le temps passe. L’eau monte. Et lentement l’avant de l’embarcation sombre. « On aurait pu avancer malgré l’eau qui rentrait dans le bateau, parce qu’elle ne nous avait pas envahis d’un coup, pense Mackendy. Je pense qu’il y avait un peu de méchanceté du côté du capitaine, mais j’ignore pourquoi. »

Toute la journée, les naufragés sont à la dérive. Certains ont des gilets de sauvetage. D’autres, comme Mackendy, n’en ont pas. Comme il sait nager, il arrive à se cramponner à un côté du bateau, aidant quelques autres, dont un enfant de cinq ans qui voyageait avec ses parents, à faire de même. L’homme, originaire de Saint-Raphaël, s’est débarrassé de tous ses vêtements, à part son slip, pour alléger son poids.

« Malgré le naufrage, je n’ai pas pensé un seul instant à ma propre mort. Je m’inquiétais surtout pour ma sœur. On l’a embarquée dans cette aventure alors qu’elle n’a que dix-neuf ans, et qu’elle a son avenir devant elle. Après le naufrage je l’ai perdue de vue. Je suis parti à sa recherche, et heureusement je l’ai trouvée vivante. Je l’ai ramenée près du bateau. Je ne me serais pas pardonné sa mort », confie-t-il.

Après des heures de désespoir à dériver, la délivrance arrive. Un avion qui passe au-dessus de leur tête semble remarquer l’épave, et les points orange au milieu du bleu de l’océan. Certains survivants enlèvent leur gilet de sauvetage et l’envoient en l’air, dans l’espoir de mieux se faire remarquer. L’avion s’en va, et revient. Il fait ainsi deux tours. Peu après, un hélicoptère portoricain et des bateaux des garde-côtes, alertés, arrivent pour des opérations de sauvetage.

Mais l’enfant de cinq ans n’a pas pu se cramponner plus longtemps, fatigué de tant d’efforts. Il lâche prise et meurt quelques minutes seulement avant l’arrivée des secours, explique Mackendy.

Le bilan est lourd. Onze corps sont repêchés, renvoyés par la mer. Ce sont des femmes, toutes. Plus d’une vingtaine de personnes sont portées disparues et 34 ont survécu. Par chance, toute la famille de Mackendy qui l’accompagnait est sortie indemne. Les quatre, en plus d’un cinquième naufragé, sont pour l’instant logés par Olin Pierre. Ce prêtre de l’Église catholique, originaire de la ville de Jérémie, vit depuis 2013 à Porto Rico. Il est curé de la paroisse Saint Mathieu. Depuis toutes ces années, il n’a eu de cesse d’accueillir des réfugiés haïtiens qui avaient tenté le voyage en bateau, jusqu’à Porto Rico.

C’est grâce à lui que les onze femmes haïtiennes qui ont péri dans ce naufrage, et dont on a retrouvé les corps, ont pu avoir des funérailles dignes. « J’ai officié à la cérémonie, avec d’autres prêtres que j’avais invités, dit-il. La mairie de San Juan, et d’autres personnes nous ont beaucoup aidés. »

Aucun représentant de l’État haïtien n’a mis les pieds à cet enterrement, bien qu’ils en aient été informés. Le Premier ministre Ariel Henry s’était contenté d’un tweet, regrettant le drame.

Une délégation d’étudiants haïtiens, inscrits dans un programme de master entre deux universités, l’une haïtienne et l’autre portoricaine, ont participé aux funérailles, par pur hasard. Jean Claude Hudicourt accompagnait sa femme, l’une des étudiantes. « La cérémonie avait lieu le lendemain de notre arrivée. Nous y sommes allés et l’émotion était tellement forte que nous en avons pleuré », se souvient-il.

11 cercueils, recouverts du drapeau haïtien, étaient alignés devant l’autel. La photo de chacune des naufragées était installée sur la bière qui lui correspondait. Des visages jeunes. 11 corbillards précédés de fanfare transportaient les cercueils. « Pour moi, leur rendre cet hommage était important. C’est le pays qui les chassait. Parmi les naufragés, certains venaient de Croix-des-Bouquets, Butte Boyer, là où l’insécurité avait sévi. J’officiais, mais tout le monde pouvait voir que je ne pouvais pas retenir ma peine », explique le prêtre.

Le capitaine du bateau a été emprisonné. Certains naufragés ont été envoyés au Texas, toujours sous la garde des autorités américaines, en attendant une possible réunification familiale. Mackendy et les quatre autres naufragés qui se trouvent encore à Porto-Rico sont témoins dans le procès qui sera organisé contre Fermin Montilla.

Avant cette traversée, Mackendy avait vécu un moment au Brésil, en 2013, lorsque les premières vagues de migrants haïtiens partaient pour ce pays amazonien. Il n’y est pas resté longtemps, ne pouvant pas se faire au mode de vie du pays.

Il a rapidement ouvert une agence de voyages informelle, qui aidait ceux qui le voulaient à partir pour le Chili, et d’autres destinations prisées par les Haïtiens. Mackendy vivait au Cap-Haïtien où il avait ouvert un petit magasin de pièces pour automobiles, en même temps qu’il possédait un taptap. Mais il ne voulait plus rester dans le pays. Ses proches qui vivent aux États-Unis ont payé une somme importante, qu’il n’a pas dévoilée, pour ce voyage. « Si je savais que le voyage se passerait dans ces conditions, je serais resté dans le pays, dit-il. Mais si je ne partais pas, et que le voyage réussissait, ma famille qui avait payé le passage aurait pu me le reprocher aussi. »

Le bateau avait ramassé des passagers dans plusieurs points, tant en Haïti qu’en République dominicaine. Lui, Mackendy, était monté au Cap-Haïtien. Tout dépend de l’endroit où l’on est monté, le prix était plus élevé. « Les personnes qui venaient de Jérémie par exemple dépensaient plus. Je connais des personnes qui ont payé jusqu’à 8000 dollars américains. »

Depuis ce cauchemar, l’homme dort difficilement, quand il n’arrive tout simplement pas à fermer les yeux. « Je ne sais pas si j’oublierai un jour tout ce que j’ai vu, soupire-t-il. Tant de gens qui criaient au secours, suppliant de les sauver, sans qu’on ne puisse rien faire pour eux… »



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