régression ou progression ? – HB News


Ce qui est maintenant certain c’est que le chiffre de 2 % de « couverture végétale » pour Haïti est faux

À la fin des années 1970, les experts forestiers lancent un cri d’alarme en Haïti, annonçant une grave crise énergétique dans le pays dans les dix années qui suivront. Ils appuient leurs conclusions sur leur estimation des surfaces forestières restantes par rapport à la consommation de combustible projetée. Quarante ans plus tard, la production et la consommation locale de charbon sont multipliées par dix et le bois couvre encore plus des deux tiers de la consommation énergétique en Haïti. Ceci laisse donc supposer un grave problème d’évaluation des ressources en bois du pays et de compréhension de leur mode d’exploitation.

Quelle est véritablement l’étendue du couvert boisé du pays ?

Diverses sources présentent des écarts a priori incompréhensibles dans les chiffres : 1,5 %, 4 % 18 %, 23 %, 29 % ? Le chiffre qu’on reprend le plus souvent dans les médias, les rapports d’experts et les discours est celui de 1,5 ou 2 %, présentant l’image d’un pays totalement dénudé en proie à un désastre écologique sans précédent. Jusqu’à présent cependant, personne n’a pu définir l’origine de ce chiffre. Chiffre d’autant plus curieux que les mêmes experts, nationaux et internationaux, reconnaissent qu’Haïti est l’un des principaux producteurs et exportateurs de mangues et d’avocats de la région Caraïbes-Amérique Centrale.

Avec les progrès remarquables réalisés depuis les quinze dernières années dans la résolution des images satellitaires et dans les procédés de digitalisation, on peut aujourd’hui disposer de données plus fiables. Dans le cas haïtien, ce type d’estimation est compliqué par la diversité des écosystèmes et l’éclatement des surfaces arborées dû au nombre élevé d’exploitations agricoles. Le couvert boisé apparaît ainsi souvent sous forme de « tâches », exigeant des images de haute résolution pour être correctement mesurées, et non pas sous forme de vastes ensembles homogènes faciles à délimiter.

Les dernières estimations des surfaces couvertes de végétation permanente en Haïti ont été réalisées par une équipe de quatre chercheurs américains en 2014 (Churches et al., 2014). Les résultats ont été publiés dans une revue spécialisée reconnue. Selon cette étude, difficilement questionnable, les espaces couverts de végétation pérenne, arborée ou arbustive, représentent 29 % de la surface du pays en utilisant la nomenclature définie par l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO).

Lire aussi: Non, Haïti n’a pas que 2% de couverture forestière

L’observateur, qu’on a imprégné d’une vision radicalement différente, répondra « mais où sont donc ces superficies arborées et de quoi seraient-elles faites ? ». On peut définir schématiquement quatre grandes catégories de couvert pérenne dans le pays. La première, celle qui vient le plus facilement à l’esprit, est celle des forêts naturelles de pins des zones humides de haute altitude des départements du Sud-Est, du Sud et du Nord-Est (Vallières). Ce type de forêt serait effectivement en régression. La seconde est moins bien connue, bien qu’elle soit bien plus étendue. Il s’agit des forêts des zones sèches composées majoritairement de divers types de bayahonde, de campêche, gommier ou bois cabrit. On les retrouve principalement dans des zones que peu d’urbains connaissent : le Sud-Est (axe Bainet – Aquin), le Nord-Ouest, le Plateau Central (St-Michel, St-Raphaël, Pignon…), le Nord-Est, la Gonâve, les zones côtières des Nippes (Miragoâne à Baradères).

La troisième catégorie, tout aussi importante, a été créée par la paysannerie à partir d’espèces utiles introduites durant la période coloniale. Il s’agit du couvert dit « agro-forestier » des zones humides et semi-humides. Il est composé de plusieurs étages de végétation : mangue, avocat, agrumes et bois d’œuvre en couverture, café, cacao ou banane dans l’étage intermédiaire, tubercules (igname, malanga) dans l’étage inférieur. On trouve ces systèmes principalement dans le Nord (axe St-Louis-Ste-Suzanne), le Plateau Central (axe Maïssade-Baptiste), les Nippes, le Sud et la Grande-Anse. La quatrième catégorie est la mangrove côtière, composée de quatre espèces différentes de « manglier ».

On pourrait objecter que, même si les surfaces boisées sont bien plus importantes qu’initialement estimées, il y aurait un grave danger à poursuivre les coupes « anarchiques » de bois pour la production de charbon. Tout d’abord, la coupe de bois n’a rien d’anarchique. N’importe qui ne coupe pas n’importe où n’importe comment. L’accès au bois pour la fabrication de charbon est régi par des droits de propriété aussi bien reconnus dans la population rurale que ceux qui concernent la production vivrière. Les infractions sont fermement punies. Le bois qui est carbonisé appartient à son fabricant ou a été acheté à quelqu’un. L’achat de bois est d’ailleurs maintenant la formule la plus répandue. Dans les zones de forêt sèche, des entrepreneurs charbonniers achètent des portions de « rak » (parcelles boisées) à leurs propriétaires (parfois plusieurs carreaux) et engagent des ouvriers pour fabriquer le charbon par dizaines ou centaines de sacs.

D’autre part, dans ces zones sèches, les espèces qui sont coupées telles que le bayahonde (Prosopis juliflora), le campêche (Haematoxylon campechianum) ou le bois cabrit (Cassia emarginata) possèdent la faculté de produire des rejets à partir de leur souche. Les arbres ne meurent donc pas après avoir été taillés, ils repoussent. Ils sont exploités ainsi avec des intervalles allant de trois à cinq ans. On voit même actuellement, à Bainet, dans les Nippes ou le Nord-Est, des propriétaires de « rak » ressemer des graines pour densifier les peuplements d’arbres après coupe ou replanter certaines espèces à partir de plantules. Avec l’augmentation continue des prix du charbon et la stagnation des prix des céréales, le charbon est devenu, dans les zones sèches, une activité aussi rentable et moins risquée que les cultures vivrières. L’extension significative des peuplements arbustifs des zones sèches à forte production de charbon a été documentée dans trois analyses récentes d’images satellite portant sur le Nord-Est, le Sud-Est et La Gonâve (White et al., 2013 ; Hansen et al., 2013).

Dans les régions plus humides, où il existe des systèmes agroforestiers, c’est le manguier qui est la principale source de bois pour la fabrication de charbon. Il s’agit rarement cependant d’abattage d’arbres entiers. Ce sont plutôt les branches qui sont élaguées et qui, encore une fois, repoussent. Haïti est l’un des pays où la densité de manguiers par tête d’habitant est la plus forte au monde. Le manguier est un pilier des systèmes de production paysans, car il remplit multiples fonctions : fruits pour l’alimentation familiale, vente, engraissement des porcs, feuilles comme fourrage pour les chèvres et bœufs, bois pour le charbon et la fabrication de planches. Avec des villes qui concentrent maintenant 60 % de la population, le marché pour les fruits à forte teneur en calories tels que la mangue est par ailleurs en extension. L’arbre entier n’est généralement abattu que s’il est trop vieux et improductif ou s’il apparaît un besoin monétaire important et pressant qui doit être satisfait par la découpe en planches.

Du fait de l’imprécision des mesures de la couverture arborée d’avant les années 2000, il n’est donc pas possible d’affirmer que les surfaces boisées du pays aient régressé sur la période récente. Il y a vraisemblablement eu diminution des aires peuplées de pins ou de mangliers, mais il n’est pas inconcevable que les surfaces en forêt sèche aient augmenté. Ce qui est maintenant certain c’est que le chiffre de 2 % de « couverture végétale » pour Haïti est faux. En réalité, la menace la plus immédiate qui pèse sur le couvert boisé réside non pas dans la fabrication de charbon, mais dans l’inaction des services de l’État qui se traduit par l’absence de recherche appliquée et de mesures préventives face aux multiples maladies mortelles qui affectent de longue date plusieurs espèces clé des systèmes agroforestiers et limitent leur rentabilité. Le café est fortement attaqué par une multiplicité de parasites et pathogènes, tout comme les oranges, les chadèques (pamplemousses), le citron ou le cocotier. Le cacao est menacé par une maladie difficilement curable qui se répand dans la région Caraïbe. La paysannerie pourra-t-elle seule, encore une fois, affronter des défis de cet ordre ?

Alex Bellande
Agro-économiste et auteur de « Haïti déforestée, paysages remodelés »

Les photos sont de Valérie Baeriswyl

Cet article est publié en partenariat avec Kolektif 2D, éditeur de la revue Fotopaklè, dans le cadre de la vente-signature le 28 mars de Urgence (s).



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