Saviez-vous que le marché de Croix-des-Bossales était un patrimoine important ? – HB News


« Bò katedral » prend aussi place sur la liste

La Croix-des-Bossales constitue l’un des centres économiques les plus importants du pays. Ce grand marché situé entre le port de Port-au-Prince, et les entrepôts des anciennes habitations coloniales, est aussi un patrimoine historique de premier plan, aujourd’hui menacé, disent des experts.

L’espace était un marché d’esclaves, au temps colonial. C’est là qu’ils étaient baptisés dans la religion catholique apostolique romaine, car c’était la première chose à faire à tout esclave foulant le sol de la colonie. Une croix y avait été plantée.

« La Croix-des-Bossales est un patrimoine vivant, tangible, c’est-à-dire qu’il est visible aux yeux de tous, déclare l’historien Émile Paul. Il y avait même un cimetière à cet endroit à l’époque. On y enterrait les esclaves qui n’avaient pas survécu à la traversée, étaient morts soit de faim, ou qui s’étaient suicidés », explique Paul.

Malgré son importance, Croix-des-Bossales ne figure pas dans la liste des priorités des autorités. « C’était un port colonial, un patrimoine qui rappelle notre histoire comme peuple, qui commence avec l’importation des Noirs, continue Paul. Avant même d’arriver dans les champs, après des mois en mer, la Croix-des-Bossales constituait le premier contact des esclaves avec l’Amérique », explique-t-il.

Le port et l’entrepôt de l’espace lient les deux premières routes nationales. Il est aussi un débarcadère pour les marchandises qui viennent par voie maritime. Les détaillants de toutes sortes y trouvent leur compte.

Même au niveau architectural, la référence historique de ce marché est importante, et devrait être prise en compte dans toute urbanisation. L’architecte Christian Ubertini explique que l’urbanisation et l’architecture doivent être pensées de manière à prendre en compte la profondeur historique des espaces comme la Croix-des-Bossales.

La ville de Port-au-Prince s’est étendue et continue de s’étendre sans inclure dans son urbanisation contemporaine ces zones, qui possèdent pourtant une grande charge patrimoniale.

« Un mur qui tombe à l’abandon, un arbre, un bâtiment, tout témoigne du passé, de l’histoire d’un quartier ou d’une ville. Quand on a ces marques historiques, on peut s’ancrer dans l’espace urbain et c’est de là que naît le sentiment d’appartenance », explique Ubertini.

La Croix-des-bossales renferme une charge historique et mémorielle aussi forte que l’île de Gorée, au Sénégal, où les esclaves attendaient leur embarquement vers l’Amérique, et pour beaucoup vers ce port marchand. Au regard de tout cela, beaucoup, dont des anthropologues et des historiens comme Émile Paul, estiment qu’il est important que les autorités l’officialisent comme patrimoine, ce qui n’est pas encore fait. Il en est de même pour le centre-ville de Port-au-Prince, qui participe à l’ensemble de ces espaces historiques.

Cependant, parler de patrimoine revient d’abord à dresser un inventaire. Kesler Bien-Aimé, enseignant à l’université, tient à mettre ce bémol. Élever au rang de patrimoine suppose en effet un choix délibéré de protection, au détriment parfois d’autres bâtiments ou pratiques, non moins importantes.

L’inventaire est alors la première étape du processus. C’est une des raisons pour lesquelles d’ailleurs, l’ancien centre historique de Port-au-Prince n’est toujours pas déclaré patrimoine, et devenu sujet à la protection et à la conservation, au même titre que les autres lieux déjà officialisés.

Jean Mozart Feron, qui réalise une thèse sur l’anthropologie de la mémoire, en prenant le cas du centre historique de Port-au-Prince, est du même avis.

« En dépit du fait qu’elle répond à tous les critères pour avoir le statut de patrimoine, aucun travail d’inventaire n’a été réalisé sur la Croix-des-Bossales qu’elle puisse bénéficier véritablement de ce statut bien mérité », dit-il.

« [La Croix-des-Bossales] constitue un lieu de la mémoire collective du peuple haïtien, poursuit Feron. La mémoire officielle n’en tient pas compte, mais cela n’enlève pas son statut dans l’esprit des gens, ceux qui connaissent l’affreuse et inhumaine histoire de l’esclavage, mais aussi ceux qui la côtoient au quotidien. »

Afin d’y remédier, depuis 2018, un projet de documentation « DocArchiMo Haïti » a été mis sur pied. Il a été initié dans le cadre d’un cours sur l’histoire de l’architecture, dispensé conjointement à la Faculté des Sciences de l’Université d’État d’Haïti FDS/URBATeR) et à l’université Quisqueya (FSGA). Mais à cause de l’insécurité, toute cette zone est devenue impraticable, rendant impossible la fin des travaux.

La Croix-des-Bossales n’est pas le seul espace à haut potentiel patrimonial, abandonné par les autorités et soumis à la volonté des groupes armés. L’aire de la cathédrale de Port-au-Prince, qui dans la mémoire collective a toujours été un espace d’échanges socio-économiques, est à l’abandon au moins depuis 2020.

« L’insécurité galvaude l’essence de ces lieux et détourne l’attention des gens sur leur rôle dans la mémoire collective. Ce dont on devrait se souvenir est remplacé par la parcellisation de ces espaces par les gangs. Il faut éviter cette distraction et nous consacrer plutôt à conserver la mémoire de nos ancêtres liée à ces endroits », explique Jean Mozart Feron.

L’atelier où Michael Bernard répare des appareils électroniques est situé tout près de l’ancienne cathédrale de Port-au-Prince. Bernard est né à la Rue de l’Enterrement. Il a vécu toute sa vie au bas de la ville, qu’il aime, et qu’il a vu changer au fil des ans.

Les pratiques commerciales qui s’effectuaient aux environs de la cathédrale ont migré vers d’autres endroits de la capitale. La mémoire de ce lieu emblématique, qui a vu des présidents défiler pour les Te Deum, est en train de mourir, emportant avec elle l’histoire de beaucoup de gens pour qui bò katedral veut dire quelque chose.

« Cette cathédrale est bien un patrimoine. Elle dit ce qu’a été la ville de Port-au-Prince, et nous apprend que pour l’époque, l’architecture était déjà très moderne. Quand le quartier ou la ville a une histoire, c’est aussi celle des habitants », conclut l’architecte Christian Ubertini.



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