Shneider Léon Hilaire, peintre malgré lui – HB News


Il voulait être médecin et ne s’était jamais vu dans une carrière artistique

Rose-Marie Hilaire avait une idée dans la tête, pour l’avenir de son garçon Shneider Léon Hilaire : il serait dessinateur avant d’être autre chose. Elle l’en croyait capable, et pour cela elle n’hésitait pas à lui acheter crayons et papier, pour l’encourager dans cette voie.

Cette femme qui avait élevé cinq garçons à elle seule côtoyait de temps en temps quelques peintres, qui exposaient dans les restaurants où elle travaillait. Comme Hilaire montrait des talents précoces pour le dessin, elle le voyait déjà remplir des salles, devant ses œuvres exposées aux regards avides de beauté. Ce rêve se heurtait à un obstacle majeur : Shneider voulait être médecin et ne s’était jamais vu dans une carrière artistique.

Rose-Marie Hilaire avait une idée dans la tête, pour l’avenir de son garçon…

Certes, il aimait dessiner avec ses frères ou d’autres enfants du quartier qui avaient plus ou moins du talent, mais c’était tout. L’idée qu’il avait de la peinture lui venait surtout de quelques tableaux sur la place Saint-Pierre, ou d’autres « génies » incompris qui se plongeaient volontiers dans un cup de clairin, pour s’inspirer. Rien de très prestigieux, honnêtement. Alors ce sera médecine, ou rien. Pour la blouse blanche. Le prestige. Ou simplement parce qu’en Haïti on est médecin, avocat, ingénieur… ou rien justement. Hilaire veut alors se rendre au concours de la faculté publique de médecine, les universités privées étant hors de prix.

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À la fin de ses études scolaires, pour mettre toutes les chances de son côté, il décide de passer une année en tant qu’auditeur à l’école normale supérieure. Rien à voir avec la médecine, mais il y acquiert des bases qui devraient l’aider à intégrer la faculté. Puis, un coup de tonnerre : Hilaire échoue au concours d’entrée.

Mais quand une mère a un rêve pour son fils, parfois l’univers entier conspire pour l’exaucer. « Le lendemain du concours, pour me remonter le moral, une cousine m’a proposé de réaliser un portrait pour quelqu’un. J’ai accepté, et le client était satisfait », se souvient-il. Hilaire se lance alors dans les portraits, et connaît un certain succès. Entre 5000 et 10 000 gourdes par œuvre, il peut tenir. Mais cela n’efface pas le goût de l’échec qu’il a dans la bouche. D’autant que c’est un travail monotone et pénible parfois. En plus, il n’a pas le droit de s’attacher à ses portraits, vu que ce sont des commandes. Les aimer, ce serait être comme un médecin qui ne veut pas que ses patients guérissent, pour qu’ils viennent encore le consulter.

Shneider voulait être médecin et ne s’était jamais vu dans une carrière artistique.

Quand même, Hilaire choisit d’entrer à l’École nationale des arts, pour éviter une année supplémentaire à la maison, et explorer son talent. « Je me suis bien préparé, mais j’ai encore échoué au concours d’entrée, se rappelle-t-il. C’était encore plus dur, car je pensais que je savais dessiner et que ce serait simple. »

C’est ce deuxième échec qui lui ouvre les portes du Centre d’Art, paradoxalement. Comme on le dit souvent, les voies de la peinture sont insondables. « J’ai recommencé avec les portraits, pour gagner un peu d’argent, dit-il. Mais un jour, j’ai vu que le Centre d’Art offrait des cours, je m’y suis inscrit et j’ai été retenu. »

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On est en 2016-2017, et dès le premier cours Hilaire comprend que ce qu’il pensait jusque-là de la peinture était faux. « J’ai rencontré de grands artistes haïtiens comme Pascale Monnin, Frantz Zéphirin, Simil, et j’ai appris d’eux. Cela m’a beaucoup fait réfléchir. Je me rendais peu à peu compte qu’être artiste ce n’était pas rien. »

Pourtant, comme pour défier un destin qui se rapprochait de plus en plus, il s’était inscrit entretemps à une faculté de droit, où il suivait des cours. Puis, près de quatre ans après, Hilaire expose ses premières peintures au Centre d’Art, avec d’autres camarades, lors d’une restitution de travaux d’élèves. Ses tableaux sur le thème de la nuit haïtienne mettaient en scène des personnages légendaires, des mythes, des croyances de notre culture. C’est un succès.

Les voies de la peinture sont insondables.

« C’est après cette restitution que j’ai vendu mes premiers tableaux, confie-t-il. C’était bien plus que ce que je gagnais pour un portrait ». Pour la première fois, une carrière en tant qu’artiste lui parait possible. Il est loin le Shneider qui voulait porter blouse blanche et stéthoscope ; il veut les troquer désormais pour des pinceaux et un chevalet. Il ferme son dossier à la faculté de droit, et se consacre à l’art ; dans sa tête, Rose-Marie a dû sourire.

Mais après cette première exposition, la route est encore longue et le jeune peintre doit peaufiner son style, et doter son art d’un discours. « Pendant les deux années qui ont suivi, je crois avoir progressé, assure Hilaire. J’ai pu ainsi être retenu lors d’un appel à projets du Centre d’Art. La somme qu’on nous a donnée m’a permis d’acheter des matériels plus intéressants, et je me suis lancé dans des tableaux plus ambitieux. »

Il ferme son dossier à la faculté de droit, et se consacre à l’art.

Le style est devenu raffiné. « Je veux créer des œuvres qui interpellent, comme celles de Caravage, un artiste qu’on m’a fait découvrir au Centre d’Art », poursuit le peintre. Il se lance dans le symbolisme, un style qui cherche à explorer le caché, le mystérieux. « Heureusement, notre culture est si riche que si je voulais travailler uniquement sur ce thème, j’en aurais encore pour dix ans à produire des tableaux », se félicite-t-il.

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Le choix des thèmes de ses tableaux n’est donc pas un hasard. Hilaire voulait questionner la religion en Haïti, et le vaudou était le mieux placé pour cette ambition. Le vaudou ne laisserait personne indifférent, provoquant rejet ou adhésion, fascination ou peur. Au début, même Rose-Marie Hilaire n’y adhérait pas. « Ma mère est chrétienne, explique le peintre. Je me rappelle qu’une fois, parce que je n’avais pas d’espace, je lui avais proposé de mettre une toile dans sa chambre. Elle avait refusé fermement. Mais on se parle beaucoup elle et moi, et on a appris des choses ensemble sur la signification de ce que je faisais. »

Les toiles d’Hilaire ne sont ni un jugement ni un avis. Ce sont une retranscription d’histoires que tous les Haïtiens connaissent, qu’ils soient vaudouisants ou non. Le noir et le blanc dominent dans ses toiles, pour décupler cette émotion qu’elles suscitent déjà.

Le vaudou ne laisserait personne indifférent, provoquant rejet ou adhésion, fascination ou peur.

Toutefois, même si elles ne sautent pas aux yeux, ses œuvres contiennent bien plus de couleurs, puisque l’art comme la vie n’est pas manichéen. Pour s’en rendre compte, il suffit de passer au Yanvalou où, dans le cadre du Festival Quatre Chemins, des toiles de Shneider Léon Hilaire sont exposées. Six tableaux qui dépeignent le rapport mystique qu’entretiennent les Haïtiens avec la mer sont offerts au regard des visiteurs. Jusqu’au 3 décembre, les amateurs d’art pourront y admirer les toiles de ce peintre qui refusait de l’être.



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