Son directeur exige des relations intimes. L’ONG lui demande de travailler avec lui quand même. – HB News


Dans cette affaire, l’ONG Terre Sans Frontières ne respecte pas son règlement interne qui bannit les relations intimes entre employés

Marie Michelle Alcius est engagée par l’ONG Terre Sans Frontières le 1er juillet 2019. Cette organisation canadienne l’a embauchée en tant qu’assistante administrative. C’est à Petit-Goâve, plus précisément à Vialet, que se situe son bureau. C’est aussi là que Marie Michelle Alcius doit travailler. Le 8 juillet 2019, son aventure avec son nouvel employeur commence. Elle quitte Port-au-Prince pour Petit-Goâve.

Le lendemain même de son arrivée à Vialet, Marie Michelle Alcius assure que le directeur de l’ONG, Dierry Fortuné, a voulu abuser sexuellement d’elle après l’avoir incitée à consommer de l’alcool. Ses sollicitations seront répétées, d’après elle, et un jour elle finit par céder. Ce sera le début d’une histoire compliquée où refus et consentement s’entremêlent.

Le 6 mai 2021, Marie Michelle Alcius marque un tournant dans cette relation qu’elle qualifie d’abusive. Elle porte plainte à l’interne, pour harcèlement sexuel et psychologique.

La relation entre les deux employés viole expressément les règlements internes de l’organisation, mais aucune sanction n’est prise. Dans sa décision finale dont HB News a obtenu copie, l’ONG Terre Sans Frontières estime que bien qu’il y ait eu méconduite du directeur, les preuves ne sont pas suffisantes pour parler de harcèlement. L’ONG pointe du doigt la relation qui s’est finalement établie entre les deux protagonistes, pour justifier sa décision finale.

Dans celle-ci, l’ONG demande à la plaignante de regagner son poste, aux côtés du directeur. Terres Sans Frontières se dit « surprise et déçue du comportement de monsieur Fortuné (…), et de son manque de discernement » tout en assurant avoir obtenu de lui l’assurance que désormais « la relation sera harmonieuse, centrée sur le bureau de Vialet et que toute relation personnelle ne sera plus tolérée. »

Ces promesses auraient été vaines selon Marie Michelle Alcius. Elle dit avoir demandé à maintes reprises au directeur que leur relation soit circonscrite au travail. « J’ai exigé que la relation s’arrête. J’acceptais ainsi de passer un trait sur ce qui s’est passé avant. » Fortuné acceptait à chaque fois, mais réclamait une « dernière nuit » de sexe, pour se dire adieu, avant de revenir à la charge. La relation a suivi ce schéma pendant plusieurs mois.

Dans un pays miné par le chômage, Alcius aurait volontiers accepté un transfert vers un autre bureau de l’ONG ou un changement de manager. « C’est la décision qui m’a fait le plus de mal, déclare la jeune femme. Je ne comprends pas comment ils ont pu me demander [de continuer à travailler avec Fortuné], après ce que j’ai subi », se plaint la dame.

L’intransigeance de l’ONG pousse Marie Michelle Alcius vers la porte de sortie, dit-elle. Un avocat est engagé, car elle est résolue à porter plainte devant la justice haïtienne. En octobre 2021, Terre Sans Frontières émet un chèque de direction de plusieurs dizaines de milliers de dollars américains à l’intention de son ex-employée, et paie les honoraires de son avocat qui s’élèvent à 10 000 dollars américains.

Selon une source qui a été cadre supérieur au sein de l’ONG, qui requiert l’anonymat, ce paiement semble confirmer que les faits dont se plaint Alcius sont réels. « La somme qui a été versée me parait étrange et me fait encore plus penser que tout cela est vrai, explique l’ancien cadre. Pourquoi payer une telle somme s’il n’y a rien eu ? »

Cette source qui a eu connaissance du dossier bien après qu’elle ait quitté son emploi affirme qu’elle a tout de suite cru Marie Michelle Alcius quand cette dernière l’a contactée pour lui expliquer ses déboires. « Non seulement j’ai pu consulter plusieurs documents ou messages qu’elle m’a montrés, mais aussi j’ai toujours cru qu’elle était quelqu’un d’intègre », explique cette personne.

Au moins une autre employée de Terre Sans Frontières aurait été victime de harcèlement, venant du directeur. Dans une conversation téléphonique dont HB News a obtenu un enregistrement, une ancienne membre de l’institution, ainsi que sa mère, ont évoqué des faits qui se seraient déroulés au bureau de l’organisation. Cette ex-employée avait été contactée pour une demande d’entrevue. Elle n’a pas fait suite à nos sollicitations.

L’ONG Terre Sans Frontières et le directeur Dierry Fortuné ont été contactés à plusieurs reprises pour leur version des faits. Ces demandes d’entrevue ont été faites par courriel et par message WhatsApp. Ils ont systématiquement décliné de commenter, nous référant au cabinet d’avocat Aviol Fleurant, qui n’a pas non plus fait suite à nos demandes.

***

Dix-huit mois se sont écoulés depuis le début de la relation quand Marie Michelle Alcius porte plainte contre son supérieur hiérarchique. « Il y a un formulaire spécial sur le site de l’institution. Je l’ai rempli. Peu de temps après, on m’a contactée pour une première audience sur la question. C’est Sophie Daris, directrice de programmes Haïti et Amérique latine, qui est entrée en contact avec moi », révèle Marie Michelle Alcius.

Après différentes auditions des deux parties et des témoins, le directoire de Terre Sans Frontières estime que certains témoignages ne sont pas concordants. D’après la conclusion du rapport de l’organisation, tout cela ne viendrait que d’une mauvaise entente entre Marie Michelle Alcius et le directeur, « à cause d’échanges difficiles relativement à la qualité de [son] travail. »

Selon la jeune femme, cette détérioration de performance venait plutôt du fait qu’elle se sentait piégée et voulait laisser cette relation, alors que le directeur faisait fi de ses protestations. L’ancien haut cadre de TSF, qui connaît bien le travail de Marie Michelle Alcius affirme qu’elle était « bonne et efficace dans son travail ». La plaignante a d’ailleurs reçu une promotion, jusqu’à devenir responsable des programmes avant qu’elle ne quitte son emploi.

La plainte pour harcèlement n’est pas reçue, écrit Terre Sans Frontières, bien que les relations intimes entre supérieurs hiérarchiques et subordonnés soient bannies à l’interne. Avant 2020, il n’existait pas un document formel qui faisait état de cette interdiction, mais courant 2020, l’ONG a dû mettre ses politiques internes à jour, à cause d’exigences que le gouvernement du Canada a faites aux institutions qu’il finance.

Evelt Fanfan, premier avocat de la présumée victime, estime que l’ONG Terre Sans frontières avait failli à sa mission de protéger Marie Michelle Alcius. Dans le protocole d’accord proposé aux avocats de l’ONG, l’un des considérants aborde expressément cette négligence des responsables de l’organisation. Il y est écrit que « malgré les plaintes et les informations partagées à cet effet, l’Institution Terre Sans Frontières n’a rien fait pour empêcher les dérives. […] En conséquence, elle a failli à sa mission principale de promotion et de protection des femmes contre les agressions sexuelles. »

Quant aux dirigeants, selon les termes du protocole, ils se sont ainsi faits « complices de ces actes délictueux ». Toutefois, l’avocat n’a pas précisé si cette version du protocole d’entente est celle qui a été signée entre les deux parties.

Selon ce document, le directeur n’a reçu aucun blâme pour ses agissements. Il est encore à son poste. D’après l’ancien cadre de TSF, Dierry Fortuné est un élément important pour l’organisation. « Dans un pays comme Haïti, avec tout ce qu’il s’y passe, les gangs, ou ce n’est pas toujours facile de fonctionner dans certains coins, il arrive à donner des résultats quand d’autres ONG n’y arrivent pas », explique-t-elle.

L’expérience de Marie Michelle Alcius n’est pas unique. Dans beaucoup d’organisations non gouvernementales internationales qui évoluent dans le pays, les histoires de harcèlement sexuel et psychologique ne manquent pas. C’est ce qu’a découvert le Réseau national de défense des droits de l’homme, dans une enquête menée en 2015, de concert avec l’organisation féministe Solidarite Fanm Ayisyen. D’après Marie Rosie Auguste, responsable des programmes au RNDDH, il existe une culture du harcèlement et d’impunité dans différents secteurs en Haïti.

Deux choses expliquent la prolifération de ces cas. Il y a d’abord le salaire. Les ONG, en général, payent mieux que la plupart des autres secteurs. Mais pour Marie Rosie Auguste, la vraie raison est l’absence de suivi de ces cas, pour la plupart. « Si on va sur le site des ONG, tant internationales que nationales, on trouvera toutes sortes de documents qui adressent le harcèlement, les discriminations en milieu du travail, etc. Mais en réalité, ce sont des documents qui ne servent pas à grand-chose vu qu’ils ne sont pas appliqués. Cela encourage ceux qui ont des postes importants dans l’ONG à des actes pareils, puisqu’ils ne seront pas punis la plupart du temps. »

 ***

Marie Michelle Alcius, selon ses dires, s’est laissée prendre au jeu de son directeur, Dierry Fortuné. « Il me voyait fragile, dit-elle. Chaque fois que je protestais, il essayait de comprendre pourquoi, et agissait en fonction de cela, pour me convaincre. Il m’affirmait que j’avais besoin d’un homme comme lui dans ma vie. »

À d’innombrables reprises, elle assure avoir refusé les rapports intimes, mais devant l’insistance de son supérieur hiérarchique elle cédait la plupart du temps. « Une fois, j’avais mal aux dents, témoigne Marie Michelle Alcius. Il a voulu qu’on couche ensemble, en me disant que je n’aurais pas besoin de ma bouche pour ce que j’allais faire. Une autre fois j’ai prétexté que je suivais une neuvaine de prière. Il a usé de violence, et a mis de côté ma bible. »

Après avoir porté plainte, Marie Michelle Alcius s’est tournée vers une organisation féministe pour de l’aide psychologique. C’est à cette époque qu’elle comprendra qu’elle avait été « manipulée ». « [Dierry Fortuné] essayait tout le temps de me faire comprendre qu’il me faisait une faveur en ayant cette relation avec moi, dit Alcius. Il citait des noms d’autres employées qui selon lui le harcelaient ».

Joseph Phildor, prêtre montfortain au service du Foyer charité Sainte-Marie, assure avoir entendu Marie Michèle Alcius en confession. « Elle a vécu des choses terribles. Elle était secouée physiquement, psychologiquement et psychiquement », affirme-t-il au sujet du passage de Marie Michelle Alcius à Terres Sans Frontières. L’homme de Dieu accepte de dévoiler la consultation à HB News, après avoir obtenu l’accord de la plaignante.

Toutefois, les événements s’en vont decrescendo lorsque Alcius tombe enceinte, en février 2021. « Quand je l’ai compris, j’ai décidé d’avorter. Dierry Fortuné était d’accord, et acceptait de payer les frais médicaux. » C’est à cause de cette mauvaise passe, et comme l’homme, balayant ses refus, insistait encore, que Marie Michelle Alcius a saisi la plateforme contre harcèlement de l’ONG.

Après son départ, le directeur se serait fait le devoir de peindre Alcius comme « une mauvaise personne » aux autres employés qui se questionnaient sur ce départ brusque, n’étant au courant de rien. C’est ce que témoigne une source à Terre Sans Frontières. Elle demande l’anonymat pour protéger son emploi.

Selon cette source, Marie Michelle Alcius était subitement présentée comme un monstre aux yeux de tous, qui ne voulait pas l’avancement de l’ONG ni l’avancement de ses collègues. « J’étais très en colère contre elle. Je la voyais comme une ennemie, car c’est ainsi que le directeur la présentait. Il nous a montés contre elle, affirmant qu’elle était jalouse des autres employées. »

Cependant cette source se posait des questions. Elle ne s’expliquait pas comment Marie Michelle Alcius qui ne faisait pas de vagues était subitement passée à ce personnage détestable. « C’est pourquoi malgré l’interdiction de la contacter, je l’ai fait. C’est alors qu’elle m’a expliqué ce qui s’était passé, bien qu’avant son départ elle m’avait confié que l’ambiance du bureau lui pesait. Quand j’ai compris par quoi elle était passée, j’étais vraiment désolée. »

Illustration : Riquemi Pérez



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