Témoignage poignant d’un médecin qui réalise des interventions chirurgicales sans électricité – HB News


Ces cas sont compliqués, mais les médecins n’ont souvent pas le choix. Entrevue avec un médecin de l’hôpital de Chancerelles.

A cause de la pénurie de carburant, certains hôpitaux sont à genoux. C’est le cas du centre obstétrico-gynécologique Isaïe Jeanty-Léon, plus communément appelé maternité de Chancerelles.

L’unique centre de l’État spécialisé en gynécologie a dû fermer ses portes, depuis le lundi 25 octobre 2021, à cause d’un manque de carburant.

Pendant les trois semaines qui ont précédé cette fermeture, l’hôpital a connu des moments difficiles, surtout pour réaliser des césariennes, opération chirurgicale visant à extraire un bébé de l’utérus.

L’obstétricien-gynécologue Roolando Caleb Josué Dauphin, assistant du médecin résident en chef dans cet hôpital qui a une capacité d’accueil de 70 lits, s’est confié à HB News.

HB News : Qu’est-ce qui explique que des interventions chirurgicales majeures aient lieu dans le noir?

Roolando Caleb Josué Dauphin : D’emblée, je dois vous dire que nous les médecins, nous n’allons pas prendre la décision d’entamer une intervention chirurgicale sans qu’il y ait de l’énergie. Mais on peut commencer une intervention puis d’un coup, il y a une coupure d’électricité.  On ne peut donc pas miser sur l’énergie produite par l’Électricité d’État Haïti. C’est pourquoi la maternité de Chancerelles avait fait choix d’une génératrice comme source d’énergie pour suppléer à l’offre de l’EDH.

Durant cette pénurie de carburant, l’administration de l’hôpital prévient les médecins, en fonction de la quantité de carburant disponible, du nombre d’heures pendant lesquelles la génératrice peut rester en marche.

Mais souvent, l’essence disponible n’est pas suffisante pour tenir pendant toute une nuit, alors que certaines opérations ont des complications majeures et ne peuvent finir avant l’heure communiquée. Elles se poursuivent alors dans le noir vu qu’on doit recoudre le malade. Ces dernières semaines ces cas se sont multipliés.

Généralement comment procède-t-on pour terminer ces opérations ?

On utilise les moyens du bord et toutes les sources lumineuses sont les bienvenues, comme les téléphones portables et les torches.

Avant la fermeture de l’hôpital, une dizaine de femmes en pleine ceinture ont été référées vers d’autres hôpitaux de la capitale, faute de carburant pour alimenter le centre. Les complications liées à leur grossesse nécessitaient une opération chirurgicale car elles ne pouvaient pas accoucher par voie basse.

Comment est l’ambiance de travail dans une salle d’opération hermétiquement fermée, sans climatisation, dans le “blackout” total? 

D’abord le niveau d’oxygène dans la salle diminue. La chaleur augmente et les médecins transpirent. Il faut alors plus de rigueur et de précision en même temps qu’on accélère pour pouvoir terminer l’opération le plus tôt possible. Déjà, l’éclairage n’est pas au top et de plus les effets de l’anesthésie ont un temps limité.

En fait, vu la situation précaire de nos centres hospitaliers, les médecins s’efforcent de s’adapter à toutes les situations possibles. Heureusement, on n’a pas encore enregistré de pertes en vie humaine. Une fois que le patient est ouvert, sa vie est entre les mains des médecins qui ont une responsabilité à ce que tout se passe bien jusqu’à ce qu’il soit refermé, et ceci peu importe les moyens.

 

Pour mener à bien une césarienne, quels appareils branchés sur une source électrique sont indispensables? 

Les moniteurs présents dans les salles d’opérations nécessitent de l’énergie. Le moniteur est un appareil permettant de contrôler les paramètres vitaux d’un malade. Durant l’intervention, si les paramètres du moniteur changent, cela veut peut-être dire que le malade est en train de saigner énormément ou qu’il a d’autres complications qui nécessitent une solution immédiate. Faute d’énergie, on jongle manuellement avec des tensiomètres et des électrodes pour la réussite de ces interventions.

Il y a aussi l’appareil à succion pour aspirer le flux sanguin présent dans les cavités abdominales dans lesquelles se déroule l’intervention. Cela nous permet d’avoir une bonne visibilité sur les organes. Mais lorsqu’il n’y a pas d’énergie, on est obligé de recourir à l’utilisation des tampons. Il y a aussi les bistouris électriques, les appareils anesthésiques qu’on ne peut pas utiliser lorsque l’énergie électrique fait défaut.

Le plus dur dans tout cela, c’est qu’on ne peut pas réaliser de sonographies. On est obligé d’agir à l’aveuglette, en se basant sur l’expérience. La gynécologie obstétrique ne se réalise pas sans la sonographie. Elle nous permet de voir tout ce qui se passe dans les cavités abdominales d’une femme en pleine ceinture. Par exemple, les grossesses ectopiques où l’ovule fécondé se développe en dehors de l’utérus nécessitent une sonographie.

Ces appareils sont présents dans la salle d’opération, mais on ne peut pas les utiliser durant certaines interventions. Lorsque les cas nous dépassent, on réfère le patient à d’autres hôpitaux.

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Quelles sont les conséquences possibles d’une opération chirurgicale réalisée dans de pareilles conditions ?

D’abord le niveau d’oxygène dans la salle diminue. La chaleur augmente et les médecins transpirent. Il faut alors plus de rigueur et de précision en même temps qu’on accélère pour pouvoir terminer l’opération le plus tôt possible.

Le plus grand risque est celui de l’infection après l’intervention. Les plaies ont souvent du mal à cicatriser quelques jours après l’opération. Fort souvent, c’est à cause des infections vu que le processus n’avait pas été réalisé dans des conditions favorables. La chaleur suffocante qui provoque des sueurs intenses chez les médecins est déjà une source de contamination. Mais, on essaie de pallier les risques avec des antibiotiques.

Les sages-femmes ou matrones et les « fanm chay » ne peuvent-elles pas aider durant ces moments de crise ?

Ce serait un plus, parce qu’on a besoin de beaucoup plus de bras, certaines situations demandent de l’assistance. D’ailleurs, les sages-femmes possèdent un savoir-faire en maternité qui serait très utile. Ainsi, leur apport permettrait aux médecins d’avoir une meilleure gestion de leur travail dans la salle d’accouchement. Plus la ressource est au top, plus le malade reçoit les soins les plus efficaces.

Parallèlement, la plupart des accouchements réalisés en Haïti est l’œuvre des « fanm chay ». Mais, je dois vous dire aussi que leurs interventions compliquent parfois notre travail.

Comment se manifestent ces complications ?

Beaucoup de cas compliqués se dirigent vers les hôpitaux après avoir passé entre 6 à 8 heures de temps chez une fanm chay. Ils arrivent avec de terribles dégâts qu’on doit s’efforcer à réparer. Le plus souvent, ces patients sont dépourvus d’un dossier médical qui présente l’état de leur grossesse vu qu’elles n’avaient jamais réalisé de visite médicale.

J’ai eu, pendant deux fois, des expériences où des femmes enceintes débarquent à l’hôpital avec des accouchements à moitié réussis où les pieds de l’enfant et une partie de son corps sont dehors alors que sa tête refuse de sortir. Dans le premier cas, l’enfant était déjà décédé.  Dans le second, l’enfant était en vie mais on n’était pas en mesure de le sauver.

Ces cas demandent une césarienne, mais le protocole médical exige que l’enfant meure pour pouvoir sauver la vie de la mère. Ce sont des cas assez compliqués et traumatisants. Le problème c’est que les « fanm chay » ne peuvent pas contrôler ou faire le monitoring du bébé. Elles ne peuvent pas savoir la position exacte de l’enfant dans l’abdomen ou si le bébé est en vie ou pas. D’où l’importance de la sonographie.

Quelle est la plus grande inquiétude d’un gynécologue-obstétricien, dans son travail au quotidien?  

Le plus compliqué en maternité c’est que les patients qui se présentent à l’hôpital pour accoucher peuvent avoir l’air d’être en pleine forme, alors qu’après diagnostic on se rend compte que le cas n’est pas simple.

Cela peut être dû, par exemple, à une hypertension artérielle. Cela dit, le médecin doit agir conséquemment pour éviter les crises d’éclampsie alors que pour les proches du patient, tout allait bien. En ce sens, on doit faire tout le nécessaire pour garder cette personne en vie.

Emmanuel Moise Yves



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