Un douanier dominicain tue un Haïtien en Haïti. Les versions officielles dominicaines se contredisent. – HB News


Le douanier dominicain est entré en Haïti pour assassiner le citoyen haïtien parce que ce dernier refusait de verser un pot-de-vin, selon des témoignages recueillis par HB News. Les autorités haïtiennes n’ont jusqu’à présent fait aucune réaction sur cet incident extraordinaire

Le vendredi 5 août dernier, en prenant sa motocyclette pour aller travailler, Nixon ne pensait pas qu’il finirait avec une balle à la jambe. Encore moins une balle qui proviendrait de l’arme d’un soldat dominicain. Le chauffeur de taxi était à son poste habituel, près des bureaux de l’immigration haïtienne à Anse-à-Pitres, quand il a été atteint par le projectile.

Un douanier du pays voisin venait tout juste de tuer par balle un Haïtien, prénommé Tiremon. Celui-ci avait acheté une génératrice à Pedernales, ville frontalière située en face d’Anse-à-Pitres. Tiremon refusait de payer le pot-de-vin demandé par le douanier, selon les témoignages d’Haïtiens qui observaient la scène, recueillis par HB News. Le fonctionnaire dominicain l’aurait suivi jusqu’en terre haïtienne pour lui mettre une balle dans la poitrine.

Après cet incident, le ministère dominicain de la Défense, ainsi que la direction générale des douanes ont sorti deux communiqués séparés pour expliquer ce qui s’est passé. Les deux versions officielles sont différentes l’une de l’autre sur plusieurs points, et pointent du doigt la responsabilité des Haïtiens dans l’escalade qui a conduit à la mort de Tiremon et à deux autres personnes blessées.

Selon le ministère de la Défense, le citoyen haïtien voulait entrer en République dominicaine avec la génératrice, tandis que l’administration des douanes assurait qu’il voulait en sortir. Ni l’un ni l’autre ne mentionne les balles des soldats du Cesfront, la police frontalière dominicaine, qui selon les témoins ont été tirées en direction d’Haïti.

Trois témoins interrogés par HB News s’accordent à dire que la version des faits donnée par les Dominicains ne correspond pas à la réalité.

Felix Berrouet vit à Anse-a-Pitres. Il fait régulièrement l’aller-retour à Pedernales, comme tous les Haïtiens qui vivent près de cette ville frontalière. Ils n’ont pas le choix, tant la production locale est inexistante.

Berrouet, dont la femme est vendeuse au marché binational de Pedernales, a lui aussi vécu toute la scène. « Tiremon était en train de rentrer sur le territoire haïtien, explique-t-il. Comme il ne voulait pas donner de l’argent au douanier, celui-ci refusait de le laisser passer avec la génératrice. Les deux hommes en étaient presque venus aux mains quand le douanier a basculé son arme et a tiré. »

Tiremon s’est écroulé comme une masse sur le sol, pour 100 pesos qu’il ne possédait pas.

« Quand j’ai vu ce qui s’est passé, je me suis tout de suite précipité vers Tiremon, explique Berrouet. Je voulais aller l’aider parce qu’il semblait encore vivant. Plusieurs autres Haïtiens se sont lancés aussi à la poursuite du douanier, qui était encore sur le territoire d’Haïti. Ils ont pu saisir son arme, mais lui il est parvenu à se sauver, pour rentrer dans son pays. »

Selon Jean Aicard Pierre, responsable du service jésuite aux migrants, à Anse-à-Pitres, l’arme du douanier a été remise tout de suite aux agents de la police frontalière haïtienne, qui observaient la scène, impuissants. « Elle était encore chargée, dit Pierre. Les policiers ont dû tirer en l’air pour ôter la balle au canon. »

D’après les communiqués dominicains, les Haïtiens blessés l’ont été à cause de cette arme qui était en leur possession. À aucun moment les déclarations officielles de ce pays voisin ne mentionnent les tirs des soldats du Cesfront.

« Quand je suis allé vers Tiremon, explique Berrouet, il m’a demandé de le sauver. Un soldat dominicain présent m’a demandé de le mener à l’hôpital, pour qu’il reçoive des soins. Mais entretemps, comme ils étaient fâchés après le drame, les compatriotes s’étaient mis à lancer des pierres sur les installations de la douane dominicaine. Les soldats ont dans un premier temps riposté en tirant en l’air, puis ils ont tiré à hauteur d’homme comme les jets de pierre continuaient. Je me suis mis à couvert, et Tiremon est mort sur le sol. »

C’est à ce moment que Nixon, ainsi que « Jegri » ainsi connu, ont été touchés, le premier à la jambe et le second au cou.

D’après Aicard Pierre, qui est aussi un membre d’une organisation appelée Table de dialogue transfrontalier, c’est grâce à la sagesse des policiers haïtiens qu’un carnage a été évité. « Ils auraient pu tirer eux aussi pour défendre leurs compatriotes, explique-t-il. Mais ils ont seulement tiré en l’air pour éviter un affrontement qui aurait mal fini. »

Après le drame, de nouveaux renforts ont été envoyés par la République dominicaine sur cette partie de la frontière. « La situation reste encore tendue, explique Aicard Pierre, mais les Haïtiens ne peuvent pas éviter de se rendre à Pedernales, car c’est là qu’ils achètent tout ce dont ils ont besoin. »

À cause de l’inexistence de la production locale, à Anse a Pitres, même un sachet d’eau doit être acheté en République dominicaine explique Berrouet. Pour qu’un produit venant de Port-au-Prince arrive à Anse-à-Pitres, il doit passer soit par Martissant, soit par la Croix-des-Bouquets.

Cette dépendance met les Haïtiens en situation de se faire dépouiller constamment par les douaniers dominicains qui leur réclament un pot-de-vin quand ils veulent revenir en Haïti après un achat. Après les taxes payées en République dominicaine, il n’y a pas d’autres frais à verser officiellement pour quitter le pays, selon Jean Aicard Pierre.

D’après l’ancien ministre des Affaires étrangères Claude Joseph, si le douanier a quitté les limites de son territoire pour commettre cette attaque sur un Haïtien, il est redevable envers la justice haïtienne. « Mais on sait déjà que les Dominicains ne nous le livrerait pas, ajoute-t-il. Il faut dire aussi que nous avons beaucoup d’efforts à faire aussi de notre côté. Il n’est pas normal que pour acheter une génératrice, quelqu’un a dû se rendre en République dominicaine. »

Le maire d’Anse-à-Pitres, Harry Bruno, n’a pas pu être joint au téléphone. Selon les personnes interrogées, Tiremon était un proche du premier citoyen de la ville, qui logeait même chez lui. « C’est le maire qui accompagne la famille du défunt dans des démarches auprès de la douane, pour savoir comment seront organisées les funérailles », explique Aicard Pierre.

Cet incident à Pedernales est le premier du genre enregistré dans un point frontalier officiel, selon le responsable du service jésuite d’aide aux migrants. Mais des soldats dominicains ont déjà tiré sur des Haïtiens, surtout dans d’autres points de passages non officiels, assure-t-il. « Il y a un conflit latent entre les motocyclistes dominicains et haïtiens, explique Aicard Pierre. Quand un Haïtien se rend en République dominicaine, il prend une moto en Haïti. Normalement celui-ci devait le laisser devant la porte, pour qu’il prenne une autre moto du côté dominicain, s’il le souhaite. »

Mais plusieurs fois les motos haïtiennes sont entrées sur le territoire dominicain avec le passager. Cela provoque régulièrement des tensions, les Dominicains accusant les Haïtiens de leur ôter le pain de la bouche. « Les autorités dominicaines veulent faire croire que ce nouvel incident s’est produit à cause des tensions qui existaient déjà, dit Aicard Pierre. C’est faux. Dans ce qui s’est passé, il n’y avait aucune moto impliquée. »

Ce drame survient dans une période compliquée pour les Haïtiens en République dominicaine. Ce même vendredi, le maire de Santiago, ville où vivent beaucoup d’Haïtiens, a été à la tête d’une grande manifestation anti-haïtienne.

Six jours après l’incident qui ne suscite jusqu’à présent aucune réaction de la part des autorités haïtiennes, Nixon s’est fait opérer avec succès à la jambe. C’est avec difficulté qu’il prononce quelques mots au téléphone. Après avoir été touché par les balles voisines, il attend avec patience sa récupération, pour reprendre son métier. L’homme estime que ce serait peine perdue de porter plainte. « Contre qui ? questionne-t-il. J’ai reçu une balle, je ne sais même pas quel soldat m’a tiré dessus, cela ne me mènerait à rien », continue-t-il d’une voix fatiguée.



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