un expert présent sur la scène questionne les mesures de secours à Accor Arena – HB News


Dr Judite Blanc a recueilli les propos de son collègue Dr Jonas Jolivert, un médecin neurochirurgien haïtien pratiquant à Marseille qui était sur place à Accor Arena. Il témoigne du vécu traumatique et invite la nation haïtienne à tirer des enseignements du symbolisme de la tragédie du 15 octobre 2022.

La communauté haïtienne, déjà en proie à l’une des pires crises sociopolitique et humanitaire de son histoire, a assisté dans l’effroi à la mort subite, ce 15 octobre, de l’un des jeunes artistes les plus talentueux de l’industrie musicale du pays. Mikaben, de son vrai nom Michael Benjamin, fils du célèbre chanteur Lionel Benjamin, enveloppé du drapeau haïtien a rendu l’âme sur la scène du concert de réunion de Carimi à l’Accor Arena à Paris, suite à un arrêt cardiaque.

Dr Judite raconte

Je m’apprêtais à me rendre au Gala d’Ayiti Community Trust ce soir-là, à Miami Beach, alors que je suivais en direct l’annonce de la mort de Mika sur Twitter. Ma fille, ma famille et moi étions sous le choc. Nous n’avons pas pu profiter du Gala et mon sommeil fut complètement perturbé. Je suis restée clouée au lit toute la journée du 16 octobre.

Il se trouve que j’ai été formellement introduite au champ de la prise en charge du psychotrauma grâce au travail de la mère de Michael Benjamin, Mme Roseline Benjamin. Une figure de proue de la psychologie haïtienne. Mon cœur saigne pour toute la famille de Benjamin et toutes les personnes touchées par sa mort tragique.

Le Dr Jolivert témoigne

Dr Judite Blanc : Je tiens du fond du cœur à vous remercier, Dr Jolivert, d’accepter de témoigner sur l’incident et de partager vos conseils pour sensibiliser la communauté haïtienne sur le maintien d’une bonne santé du cœur. Comment allez-vous depuis le vécu de cet événement tragique ?

Dr Jonas Jolivert : « Bonjour Judite, merci de nous offrir une occasion de dire, de nous exprimer sur cet évènement tragique qui marque et qui marquera longtemps, la société haïtienne et encore plus nous autres qui avons vécu en direct ces émotions qui, mises les unes à côté des autres miment un scénario des meilleurs drames d’Hollywood. Pouvoir en parler constitue sans aucun doute la meilleure façon de nous guérir de ses conséquences morbides !

Comment je vais depuis le vécu de cet évènement ? Je reprendrais volontiers la réponse bateau de ces gens qui viennent de réaliser un exploit et qui vous disent qu’ils ne trouvent pas encore de mots pour décrire ce qu’ils vivent. Moi je vous dirai que j’ai du mal à ranger les bons mots, les vrais mots, les agencer pour créer un message et un dire sensé, logique et cohérent, tant le scénario est complexe, car il mélange ce que l’on voit et ce que l’on ressent.

Comme vous avez si bien fait dans vos propos d’introduction, vous aviez normalement intégré ce concert et son issue amère et fatale à la situation de notre pays. J’ai fait le déplacement justement avec cette idée en tête : pour Haïti, pour ce groupe dont l’impact et le symbolisme auraient pu “allumer quelque chose” pour Haïti qui traverse un des moments les plus obscurs de son histoire. De cette réflexion surgissent tous les sentiments qui m’habitent encore aujourd’hui. »

Je suis sincèrement désolée que ce concert annoncé de manière si symbolique se soit terminé sur une note aussi traumatisante. Parlez-nous un peu de votre pratique professionnelle. Quels genres de conditions traitez-vous dans votre clinique ?

« Je suis neurochirurgien formé en France. Donc je suis spécialisé dans le traitement par la chirurgie de certaines maladies du système nerveux. De façon simpliste presque caricaturale, je dirai que notre métier consiste à opérer les maladies qui se développent au niveau de la boîte crânienne et de son contenu (cerveau, cervelet, bulbe rachidien), de la colonne vertébrale et de son contenu (vertèbres, disques intervertébraux, moelle épinière et ses enveloppes, nerfs rachidiens…). Ces pathologies peuvent être traumatiques, tumorales, dégénératives, infectieuses et vasculaires ou vasculo cérébrales.

Dans sa forme de présentation, les pathologies vasculaires cérébrales pourraient être responsables de cas de mort subite, même si on sait que 90 % des cas de morts subites sont d’origine cardio-vasculaire. Dans notre spécialité on peut évoquer une rupture d’anévrisme ou d’un autre type de malformation vasculaire ; mais la symptomatologie ne se présente pas souvent sur cette forme tellement aiguë. »

Avant l’incident, à quoi ressemblait la journée du 15 octobre 2022 de votre côté ?

« De mon côté je dirais que ce fut une journée plutôt ordinaire. Une journée à Paris. Paris reste une ville magique que l’on redécouvre volontiers. Nous profitons toujours de notre passage pour retrouver des amis. Des amis particuliers dont le lien le plus fort et le plus définitivement indélébile reste notre Haïti. J’étais accompagné d’une jeune compatriote qui découvrait la ville et qui allait assister à son premier grand concert live de CARIMI. Donc après trois heures de train à grande vitesse, nous investîmes les rues pour visiter le Louvre, le Trocadéro, la tour Eiffel ; nous restaurer par la bonne cuisine française un peu trop arrosée puis nous rentrâmes nous reposer avant de repartir pour “l’Accor Arena” avec la pensée de vivre de fortes émotions lors d’un concert inoubliable. »

Avec quel sentiment avez-vous pris part à ce concert de Carimi à Paris ?

« C’est sans doute la question la plus difficile à répondre. Quand on prend la décision d’assister à un concert d’un artiste ou d’un groupe d’artistes comme CARIMI, celle-ci répond à plusieurs critères. Le plus commun reste la garantie de passer un agréable moment à danser et à chanter lors des morceaux favoris. Je suis plutôt de la génération du TABOU COMBO que de celle de CARIMI. Et, je suis persuadé qu’en ce qui concerne les groupes de la nouvelle génération, il n’y a que CARIMI qui pouvait me pousser dans ce déplacement avec tout ce qu’il comporte. Ce groupe est très connu à Marseille où il venait performer deux fois par an. Très souvent je jouais le rôle de maître de cérémonie pour leurs présentations. Mais mon désir secret et ardent c’était de vivre la réactivité de plus de 10.000 personnes dans ce lieu mythique quand il allait falloir reprendre les paroles de « Ayiti Bang, Bang », le fameux « peyi m pa yon jwèt, sispan jwe avè l » !

C’était définitivement le concert à ne pas rater pour les Haïtiens de France ! À quoi ressemblait l’ambiance à Accor Arena avant l’incident ?

« Wow, indescriptible, inoubliable, Magique… sont autant de termes qui se prêtent bien à une description de l’ambiance dans les murs de « l’Accor Arena » dès la rentrée sur scène de CARIMI. Un mega show avec des images à voir, une excellente sonorisation et surtout un public de plus de 10.000 grouillant, bouillonnant, chantant, réagissant et participant en parfaite communion avec les artistes.

Les sensations étaient tellement fortes, les émotions tellement palpables que j’ai dû m’asseoir pour observer et écouter autour de moi. L’assistance était composée de représentants de tous les groupes ethniques, des gens de tous les âges. Les témoignages étaient poignants comme celui d’une jeune femme non haïtienne qui racontait fièrement que « CARIMI était toute sa vie. Quand elle était triste : CARIMI. Quand elle était heureuse : CARIMI. Quand elle voulait un moment de détente : CARIMI. Sa mère avait fini par lui dire qu’elle maîtrisait mieux les chansons de CARIMI que ses propres cours. »

Assis je ne me sentais ni de danser ni de lever ou secouer les mains. Je me disais tout simplement voilà ce qu’une entreprise haïtienne était capable de faire ! Et pourquoi merde, eut-il fallu que se groupe se désintégrât ?

J’ai ressenti un instant de rage intérieure et là j’ai écrit sur ma story d’un des réseaux une anagramme que mes amis ont du mal à comprendre. J’ai voulu démontrer aux trois intégrants que leurs actions séparées n’auraient jamais l’impact de CARIMI sur Haïti, sur le monde, pour Haïti. J’ai joué avec notre devise pour écrire CARIMI, LA FORCE DANS L’UNION !

Dans la conjoncture que nous vivons nous autres les Haïtiens, j’ai pensé que l’on était en droit de vouloir produire du feu de tout bois. Et pourquoi ne pas espérer un déclic citoyen à partir d’un rassemblement de ce genre ? Mes espoirs étaient réels. Utopiques pour certains. Mais j’y croyais !

Une vidéo circulant sur le net a démontré que Mika faisait déjà un malaise avant de monter sur scène. Cela était-il perceptible au moment de sa prestation ?

« Il est toujours compliqué de rester dans la vérité quand on analyse des faits sujets à interprétation, à postériori. J’ai regardé la vidéo. Oui, il fait montre d’une attitude pour le moins “bizarre”. Cette vidéo vue sans notion de l’incident pourrait être interprétée comme une bouffée d’émotions d’un artiste juste avant de monter sur scène. Bien entendu, une lecture à postériori peut être différemment interprétée.

Non ! Aucunement, sa prestation ne laissait voir aucun problème ni de santé ni d’humeur. Il a chanté deux tubes “Baby I miss You” et “Ou pati kite mwen” ! Certains l’auraient vu transpirer de façon très profuse. Pour moi ce n’est pas un signe pathologique dans le contexte d’un concert. Il a assuré un très grand moment d’animation de la salle. »

J’ai lu vos commentaires sur les mesures de sécurité et de secours dont vous jugiez questionnables lors de la soirée. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

« “Depuis ce matin j’effectue des recherches pour retrouver l’emplacement de défibrillateurs dans Paris pour m’assurer qu’il y a en a bien un dans les locaux d’une salle comme l’Accor Arena. Mon but n’était pas de provoquer une polémique quelconque ou de juger les services de secours de l’enceinte. De mon siège je pouvais voir la chute de Mikaben, l’attroupement des musiciens autour de lui, puis la sortie de Michael Guirand appelant les secours faisant usage de son micro. J’ai vu des personnes arriver en courant, les mains vides. Des gens qui interviennent sûrement dans les cas de malaises par hystérie, déshydratation et autres petits problèmes passagers.

J’ai compris que c’était sérieux quand Michael revint pour annoncer ce qu’il se passait et que Mika avait du mal à se remettre. Comme médecin, j’ai pensé qu’il avait eu un malaise cardiaque et que beaucoup trop de temps avait été perdu. Jusqu’à l’évacuation de la salle à la demande de Richard Cavé qui, sous le coup de l’émotion, disait vivre très mal ce qu’il se passait avec Mika je n’ai pas vu passer ni arriver des secours spécialisés. Je ne saurais dire combien de temps les secours avaient mis pour arriver, je n’ai pas chronométré, mais je sais que dans ces cas, les minutes comptent énormément ; mais je pense qu’ils sont intervenus sur un Mika mort. On pourra avoir des idées plus claires sur la prise en charge à partir des notes et déclarations des instances officielles et concernées.”

Selon votre avis de médecin neurochirurgien, aurait-il des chances de survivre, si les mesures de sécurité étaient à la hauteur à Accor Arena lors du concert du groupe Carimi ?

 “Je ne suis sans doute pas le spécialiste le mieux placé pour évoquer l’histoire naturelle d’une maladie cardio-vasculaire et encore moins d’une mort subite d’origine cardiovasculaire. En France, il se développe constamment des campagnes contre la mort subite provoquée par une maladie cardiovasculaire qui affiche des chiffres de 40.000 morts par an. Cette campagne se structure sur la rapidité et l’efficacité des actions à entreprendre. Des dispositions légales ont été adoptées pour rendre disponibles des défibrillateurs (un dispositif médical de premier secours. Il s’agit d’un appareil électronique servant à rétablir le rythme cardiaque d’une personne victime d’un arrêt du cœur, par la méthode de la défibrillation) dans certains lieux et au plus grand nombre.

Cette campagne a pour objectif d’augmenter le taux de survie des personnes victimes d’un problème cardiovasculaire se manifestant pour la première fois qui est aujourd’hui estimé à 3 %.

Il est clair que ces chances de survie ne peuvent que diminuer si les soins nécessaires ne sont pas prodigués dans les temps prescrits.”

Attardons-nous un instant sur les raisons médicales qui auraient pu mener à la mort de Mika. Haïti à l’un des taux de maladies cardiovasculaires les plus élevés de la Caraïbe. Cependant, en tant que chercheuse évoluant dans le monde de la santé de la population et de la santé mondiales, j’ai comme l’impression que les autorités sanitaires et la population haïtiennes ne prennent pas encore la mesure de l’urgence sanitaire qui pèse sur elles. Pouvez-vous nous aider à comprendre quelles sont les maladies cardiovasculaires ? Quels en sont les facteurs de risques ? Quelles sont les mesures et les pratiques à adopter pour les prévenir ou minimiser leur impact dans nos communautés ?

“Là, vous me demandez d’intervenir sur le terrain d’une autre spécialité même si la mienne la rejoint quand il s’agit de présentations cérébrales de ces entités. Que les collègues urgentistes et cardiologues souffrent que je marche sur leurs plates-bandes. De façon très succincte, les maladies cardiovasculaires regroupent les pathologies qui touchent le cœur et l’ensemble des vaisseaux sanguins, comme l’athérosclérose, les troubles du rythme cardiaque, l’hypertension artérielle, l’infarctus du myocarde, l’insuffisance cardiaque ou encore les accidents vasculaires cérébraux. Imaginons le cœur comme une pompe qui reçoit le sang par des tuyaux puis qui propulse ce sang par d’autres tuyaux (les artères) vers toutes les parties du corps ; le sang étant l’élément vecteur de tous les nutriments dont les organes ont besoin comme en particulier l’oxygène. Tout ce système peut devenir défectueux et inefficace soit par des défauts au niveau de la pompe (arythmies : battement anormal du cœur ; infarctus du myocarde : manque d’oxygène jusqu’à la mort du muscle cardiaque ; insuffisance cardiaque : incapacité du muscle de pomper normalement le sang vers les organes ; la tension élevée qui pousse le cœur à travailler plus jusqu’à l’épuisement ; les maladies vasculaires comme l’athérosclérose : épaississement et durcissement des vaisseaux avec des répercussions sur le travail du cœur et les organes devant recevoir le sang ; les coronaropathies quand les problèmes vasculaires touchent les artères du cœur, elles sont responsables de l’angine, et des infarctus, les accidents vasculaires cérébraux quand ils touchent les vaisseaux du cerveau)”.

S’agissant de la mort subite de Mika, une origine vasculo cérébrale n’est certes pas le premier diagnostic à évoquer. Il faut d’abord penser à un problème cardiaque en sachant que selon la littérature spécialisée, 50 % des cas de morts subites ne sont pas expliqués.

Merci de ces éclairages médicaux. D’aucuns pensent que certaines anecdotes entourant la mort de Mika ne devraient pas être prises à la légère et devraient impulser un déclic au sein de notre société. Par exemple, il me vient à l’esprit le lyriques de sa mythique chanson : Ayiti Se ; son dernier tweet rempli d’amour pour Carimi ; sa grande générosité au public ; son accrochement au bicolore haïtien jusqu’à son dernier souffle ; ainsi qu’au fait qu’il soit parti lors d’un concert de réunion pour les vingt ans d’un groupe dissolu. À cet égard, avez-vous un dernier message à faire passer (à la famille de Mika, aux organisateurs du concert, au groupe Carimi, à l’industrie musicale haïtienne, ainsi qu’au peuple haïtien dans son ensemble) ?

    “En effet la succession de ces évènements qui ont ‘culminé’ par le décès sur scène de Mikaben ne doit surtout pas être prise à la légère. Ce 15 octobre 2022 devrait être une date charnière pour la société haïtienne et pour Haïti. CARIMI est sans conteste l’un des grands groupes musicaux haïtiens. Nous qui avions raté tellement d’opportunités vues au départ beaucoup plus sérieuses que les faits du 15 octobre, nous pouvons espérer et nous disposer à écouter le message qui doit se lire entre silences et non-dits. Et si CARIMI disait que la lumière soit ?

À la famille de Mika, à son épouse et ses enfants, aux parents qui vivent la plus désagréable des situations que peuvent connaître un père et une mère, il n’existe aucun mot doté de la puissance nécessaire pour reconstruire ce monde merveilleux qui s’est effondré à l’Accord Arena devant plus de 10.000 âmes comme témoins. Les paroles savantes pour exprimer les sympathies ont souvent montré leurs limites. Je voudrais personnellement dire à la famille que Mika s’est immolé pour la cause haïtienne. Était-ce son destin ? Vous aurez sans doute l’occasion de poser la question à qui de droit. À vous, une fois passé les émotions de reprendre le combat qu’il a mené. Vous le devez ! Vous le devez à Haïti.

À l’industrie musicale Haïtienne qui se réveille ce matin sans Mika, sans son talent et de façon brutale et inespérée, le temps est sans doute venu de passer à une nouvelle conscientisation de la force de cette industrie pour ce pays qui est le nôtre et surtout des attentes d’une population fatiguée de subir et de souffrir place en vous.

Aux organisateurs de concerts, le déroulement des événements nous prouve que le show doit continuer pour Mika, pour CARIMI et pour Haïti !

À Carimi, il ne suffit pas de répéter ‘l’union fait la force’, mais de réaliser comprendre et intégrer que ‘LA FORCE DE CARIMI RESIDE DANS L’UNION’ !

Et de quelle façon si particulière et inoubliable Mika a-t-il choisi de vous le dire Carlo, Richard et Micheal devant 10.000 témoins ?

Aux dizaines et centaines de Mika qui circulent dans les rues du monde, regardez Haïti !

Haïti, prenez soin des Mika qui regorgent nos rues et ruelles !

Merci beaucoup d’avoir accepté de partager ta douleur et prodiguer des mots de réconfort à la famille Benjamin et à tous ceux qui sont touchés par la tragédie du 15 octobre. Prenez soin de vous Dr Jolivert !

Photo de couverture : 



Related Articles

Responses

Your email address will not be published. Required fields are marked *