Une des villes les plus pauvres d’Haïti se vide de ses habitants – HB News


« En 2019 je fuyais le peyi lòk, mais là je fuis le pays tout court, déclare Isidor Lafleur. Swa m ameriken, swa m reken »

Anse Rouge est une commune du département de l’Artibonite, de 44000 habitants selon les estimations datant de 2015, de l’Institut haïtien de statistiques et d’informatique. La principale production de cette localité de 434,35 kilomètres carrés est le sel. C’est l’une des zones qui souffrent le plus de l’insécurité alimentaire et nutritionnelle, selon le Conseil national de la sécurité alimentaire.

D’après Dalien Dieuphene, à la tête de la fondation d’aide aux démunis, la rareté de l’eau, la détérioration des conditions de vie couplées aux séquelles laissées par le cyclone de 2016 ont causé une migration contre laquelle rien n’y fait.

« À Anse Rouge nous sommes systématiquement victimes des cyclones, déclare Dieuphene. En plus nous sommes confrontés depuis plusieurs années à la sécheresse. Les animaux tombent comme des mouches et ici, c’est une localité qui a toujours vécu de l’agriculture vivrière et de l’élevage. Quand le paysan voit que sa terre ne lui sert plus à rien, il n’a aucune raison de rester. »

Selon le pasteur, la République dominicaine est la destination de choix. Cependant, tous n’ayant pas les moyens de s’offrir le voyage, certains se contentent de se rendre dans la ville des Gonaïves, à Saint-Marc, au Cap-Haïtien, ou encore à Port-au-Prince.

« Certaines fois, les gens qui quittent la commune ont un but précis en tête, continue Dieuphene. Ils peuvent par exemple projeter de se rendre aux États-Unis ou en République Dominicaine. Alors, ils vont travailler dans des villes comme Port-au-Prince ou autre, économiser et payer leur voyage au bout d’un an ou deux. »

Pour Francis Saint-Cyr, ancien maire de la commune, la situation de cette dernière se dégrade depuis les années 1990. Sans justifier les vagues de migration en masse, il les explique par le fait qu’une ressource première indispensable comme l’eau potable est inaccessible pour une grande partie de la population.

« Un récipient d’eau douce — pas forcément potable — coûte 250 gourdes à Anse Rouge. Ce n’est même pas une eau bonne à boire. Les gens doivent l’utiliser pour la cuisson ou le lavage, mais pas pour en consommer. »

D’après Saint-Cyr, la mairie a mis en œuvre un programme avec la Dinepa de façon à alimenter les habitants de la commune en eau potable en 2017, mais il n’y a pas eu de grandes avancées de ce côté. La commune est difficile d’accès et les troubles politiques à répétition l’isolent encore plus.

La question de l’eau est primordiale. Pour le pasteur Dieuphène, elles sont nombreuses les bêtes qui meurent de soif du fait de cette sécheresse. Sans compter les jardins qui se transforment lentement mais sûrement en désert, car ils ne sont pas irrigués.

Partir loin

Jessifrant Charles se trouve parmi ceux qui ont quitté la commune ces dernières années. Âgé de 45 ans, Charles est né et a grandi à Anse Rouge. Le père de trois enfants est rentré à Port-au-Prince en 2020, après le début de la pandémie. Sa famille et lui se sont installés à Delmas. Jessifrant Charles part régulièrement travailler en République Dominicaine afin de mettre de l’argent de côté pour quitter définitivement le pays et partir pour les États-Unis.

« Je suis agriculteur, dit-il. Je travaille dans des jardins. Je voulais quitter Anse Rouge depuis un bon moment. Ma femme travaillait dans les salines et ensemble ce que nous gagnions ne suffisait pas à nos besoins. Et je ne pouvais plus compter sur le jardin. Depuis le passage de l’eau, il y avait de moins en moins de production. »

Le voyage jusqu’en République dominicaine coûte entre 15 000 et 25 000 gourdes. Ce sont des passeurs qui le font entrer en terre voisine. « Ils connaissent les gardes de la frontière et ils vous font facilement passer. Mais il faut toujours prévoir une somme en plus de l’argent du voyage. Vous aurez à graisser la patte d’une ou deux personnes sur place ».

À Port-au-Prince, Jessifrant Charles travaille comme maçon ou homme à tout faire. En République Dominicaine, il travaille dans des jardins, mais aussi sur des chantiers de construction. « Je fais tout ce qu’il y a à faire. Quand on me demande si je sais faire ci ou ça, je ne dis jamais non. C’est d’ailleurs en République Dominicaine que j’ai travaillé comme maçon pour la première fois. »

Comme Charles, Isidor Lafleur a quitté sa ville natale. En 2019, cet homme de 39 ans s’est rendu aux Bahamas, grâce à sa compagne qui vit au Chili, qui lui a payé le voyage. Il a finalement été déporté en Haïti.

« Je devais la rejoindre au Chili, mais elle n’avait pas les moyens pour un si long voyage, témoigne Lafleur. Comme on avait peur d’un nouveau peyi lòk, j’ai trouvé un passeur qui organise des voyages entre la République Dominicaine et la Dominique. Je suis rentré en contact avec lui pour organiser mon voyage. »

Tenter sa chance

D’après les déclarations de Dieuphène, « ils sont plusieurs à tenter leur chance par bateau pour fuir Haïti. Certains finissent à la Guadeloupe, en Martinique, en Guyane ou à la Dominique. » Cependant, pour quelques-uns, dont Lafleur, c’est aux Bahamas, à Nassau, qu’il faut impérativement se rendre. Selon lui, passer de Nassau aux États-Unis serait plus facile.

« Le voyage en bateau était assez effrayant, déclare Isidor Lafleur. Je suis née dans une ville côtière, mais je ne sais nager. Les vagues étaient énormes. Je suis d’abord arrivé à la Dominique. »

Lafleur travaille dans un garage pendant trois mois. Puis sa compagne lui paie un autre voyage pour les Bahamas. « À Nassau je n’ai jamais fait les papiers, dit-il. J’attendais de partir aux États-Unis comme le prévoyait ma femme, mais je me suis fait arrêter par la police et déporté en Haïti en 2021. »

Le jeune homme qui n’a pas vu sa petite amie depuis 2018 confesse squatter chez de la famille en attendant de pouvoir de nouveau prendre la mer vers Nassau.

« En 2019 je fuyais le peyi lòk mais là je fuis le pays tout court. Il n’y a rien à sauver. Swa m ameriken, swa m reken. »

L’ancien pêcheur avoue ne pas être retourné à Anse Rouge depuis sa déportation. Il a fait une croix sur la commune où vivent toujours sa sœur et ses deux nièces. D’après les observations de Dalien Dieuphène, ce sont surtout les hommes qui quittent la commune d’Anse Rouge. Les femmes tombent enceintes très jeunes et n’ayant pas accès aux mêmes possibilités économiques, restent le plus souvent malgré elles, et vont travailler soit dans les salines, soit comme marchandes de poissons.

Ne plus revenir

Selon Dormeus Robert qui habite encore Anse Rouge, il y a une vingtaine d’années, la commune vendait du blé et du petit mil aux villes voisines. Cependant, à cause d’une succession d’intempéries et d’une sécheresse qui s’est accrue, le commerce a failli. Anse Rouge continue de produire du sel, qui représente aux côtés de la pêche les principales activités économiques de la localité.

Cependant, d’après Charles, cette activité est dangereuse et tout aussi instable économiquement que l’agriculture.

« On ne va pas bien loin pour pêcher, on n’a pas de gros bateaux. Leur fabrication coûte beaucoup et on n’en a pas toujours les moyens. Moi j’ai des amis pêcheurs, eux aussi s’arrangent pour rentrer en Dominicanie ou à Port-au-Prince. »

Pour ceux qui sont partis, revenir n’est pas une option. Quand on le questionne sur une possible installation à Anse Rouge, Jessifrant Charles secoue vigoureusement la tête. Pour lui, il n’y a plus rien là-bas. S’il est encore en Haïti, c’est parce qu’il n’a pas les moyens de partir pour le moment.

« J’ai rencontré un homme qui organise des voyages vers Nassau. La traversée est un peu chère, mais je pense que si je garde le rythme actuel de travail pendant un an, je pourrai partir d’ici janvier de l’année prochaine. Je pourrais rester en République dominicaine et faire venir ma famille, mais je préfère tenter ma chance aux États-Unis. »



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