Une grave accusation pèse sur la pistache produite en Haïti – HB News


Manger du « manba local » ou de la pistache grillée peut-il engendrer du cancer ?

Ce mardi 14 septembre 2021, Luciane est comme à son habitude assise devant son commerce, à Carrefour-feuilles, en face de sa maison. Sur une table, elle étale arachides grillées, beurre d’arachides et d’autres produits. Luciane est vendeuse depuis tant d’années qu’elle ne se rappelle plus quand elle a commencé. « Le prix était de 75 centimes par récipient quand j’ai commencé à vendre du manba, dit-elle. Même si j’ai un boulot en parallèle, c’est surtout grâce à cela que j’ai pu envoyer mes enfants à l’école. Ils sont adultes maintenant. »

Elle connaît bien la filière de l’arachide, et en a elle-même planté à une époque. D’après Luciane, la production a diminué fortement de nos jours, et l’arachide qu’elle vend ne vient presque plus des mêmes localités que d’antan.

Luciane se vante de vendre un produit aux bienfaits multiples, qui n’a aucun défaut. « Le beurre d’arachide est un produit naturel, dit-elle, et en aucun cas il ne peut causer des maladies. Il y a certaines personnes qui y sont intolérantes, mais c’est tout. »

Mais, ce que Luciane ignore, c’est qu’une partie de l’arachide produite dans le pays fait face à un ennemi redoutable, qui cause à la longue de graves problèmes de santé : les aflatoxines.

Du Nord au Sud

C’est en 2014 que des chercheurs américains ont mené une étude dans le Nord du pays pour évaluer quelle était la menace des aflatoxines. Les résultats étaient sans appel : la majorité des échantillons qu’ils ont testés étaient contaminés.

Les aflatoxines sont produites par des champignons qui poussent sur l’arachide. En général, les graines décolorées ou déformées sont contaminées. Le maïs et le sorgho sont aussi concernés. Au moment de l’entreposage des graines d’arachide, si elles ne sont pas suffisamment séchées, le champignon pousse rapidement et produit des aflatoxines, grandement liées au développement d’une forme de cancer du foie. Elles causent aussi un retard de croissance des enfants qui les consomment.

Après cette étude menée par les Américains, des chercheurs haïtiens ont voulu mener leurs propres recherches pour vérifier les résultats alarmants obtenus par les étrangers. Déjà qu’en 2016, après l’ouragan Matthew, les États-Unis ont voulu offrir 500 tonnes de pistaches grillées à Haïti, ce qui a fait poser des questions sur les effets potentiellement dramatiques que pourrait avoir ce don sur la filière locale.

Bénédique Paul, professeur à l’Université Quisqueya, a pris part à ces nouvelles études, en 2015. « Nous en avons fait une à La Gonâve mais aussi une autre à la Plaine du Cul-de-sac, dit-il. Les résultats sont concluants : les aflatoxines sont très présentes dans le pays. »

De son côté, Junior Aristil, chercheur à l’université Notre-Dame d’Haïti dans le sud du pays, a pu révéler la trace d’aflatoxines à partir d’échantillons prélevés dans ce département. « C’était dans le cadre de ma thèse à l’université de Milan, explique-t-il. J’ai emmené des échantillons avec moi en Italie, en respectant tous les protocoles, pour mener la recherche. Les taux de contamination étaient similaires à ceux qui ont déjà été trouvés par d’autres études. »

Même quand les graines d’arachide sont grillées, la contamination ne disparaît pas. « D’habitude la chaleur fait disparaître des éléments nocifs pour notre santé, mais là il s’agit de champignons, et elle reste sans effet, fait remarquer Bénédique Paul. Mais les arachides grillées présentent un avantage, car elles ont subi un tri, de la part du commerçant, qui met de côté les arachides qui semblent pourries. »

Le beurre d’arachide devient alors le camouflant idéal pour ces arachides contaminées. « Les gens se disent que dans le manba on ne pourra pas les voir, et ils utilisent ces graines », poursuit le professeur Paul.

Des taux inacceptables

Au niveau international, les aflatoxines sont fortement contrôlées, pour réduire au maximum leur niveau de contamination. Le seuil tolérable, recommandé par les États-Unis pour les produits susceptibles d’en contenir est de 20 ppb (parties par milliard). « Dans mes recherches, j’ai trouvé des échantillons d’arachide qui atteignaient 500 ppb », révèle Junior Aristil.

Le maïs était encore plus contaminé, selon Aristil, car il a relevé des taux 50 fois supérieurs à la recommandation américaine. Le chercheur, qui met à jour ses données chaque année sur ces champignons toxiques, a également testé une farine de maïs pour enfants. Le niveau de contamination l’a laissé abasourdi. « L’Union européenne recommande un taux inférieur à 4 ppb, et j’ai trouvé 119”, continue-t-il.

Dans son mémoire de maîtrise à l’Université Laval, qui portait sur la présence des aflatoxines dans le pays, Frantz Roby Point du Jour, étudiant haïtien, a relevé des taux de contamination qui allaient parfois jusqu’à 36 864 ppb, soit plus de 1800 fois le seuil recommandé par les USA.

En plus du cancer du foie, admis comme l’une des conséquences directes de la consommation d’arachides contaminées, et des retards de croissance, les aflatoxines peuvent aussi être indexées dans l’affaiblissement général du système immunitaire. Elles sont aussi capables d’infecter des animaux, qui mangent des produits qui en contiennent, ce qui cause un autre niveau de contamination pour les humains.

Selon Bénédique Paul, lors d’une enquête qu’il a réalisée avec d’autres collègues en 2015, la majorité des répondants ne connaissait pas l’existence de ces toxines. Mais malgré qu’ils aient été mis au courant des dangers de cette contamination, ils ont assuré qu’ils continueraient à consommer ces produits, même en sachant qu’ils ont été exposés aux aflatoxines. « Les gens ne lient pas le cancer du foie à la consommation des aflatoxines, parce que cela prend du temps pour qu’ils en soient malades. Ce n’est pas une mort subite », explique-t-il.

Trouver des solutions

C’est au moment de l’entreposage que la contamination aux aflatoxines a le plus de probabilités de survenir. « Le petit producteur n’a pas d’appareil pour mesurer l’humidité des graines, dit Bénédique Paul. Or on ne peut pas vraiment voir à l’œil nu le premier stade de contamination aux aflatoxines. De plus, moins de 5 % des producteurs ont un espace convenable pour sécher leurs graines. »

Face à la menace réelle que représentent ces toxines, et compte tenu de la réticence du grand public à prendre plus de précautions dans leur consommation, il est important de trouver des solutions. La consommation d’arachides contaminées est une menace pour la santé publique.

 Patrice Dion, professeur à l’université Laval, au Québec, a participé à un projet financé par le Canada, qui avait pour objectif d’appuyer les producteurs dans la lutte contre les aflatoxines. D’après le chercheur, le problème n’est pas propre à Haïti, mais concerne presque tous les milieux tropicaux.

 Mais les moyens de tester l’arachide ou le beurre d’arachide sont relativement chers et inaccessibles aux petits producteurs. « Le triage est une bonne pratique, car l’idée n’est pas de désintéresser le consommateur haïtien des produits locaux », dit le chercheur.

Junior Aristil de son côté a participé à un projet qui considérait à la fois l’après-récolte que la période de production. « On accompagne le producteur dès le stade d’acquisition de semences, dit-il. À la fin du projet, on a observé de fortes réductions de la contamination. On est passés de 500 ppb à 80 ppb la première année, et a moins de 20 ppb la troisième année, pour 89 % des échantillons testés. »

Un effort de valorisation

Brûler ou enterrer les graines contaminées est une solution définitive et efficace dans la lutte contre les aflatoxines. Mais pour les petits producteurs, qui représentent la majorité des planteurs d’arachide dans le pays, c’est une perte qui peut s’avérer énorme. L’idéal est de trouver des solutions pour décontaminer les produits qui ont été exposés à ces toxines.

 Violette Guerrier, enseignante et chercheuse à l’Université d’État d’Haïti et aussi à l’Université Quisqueya, s’est penchée sur la question dans le cadre de recherches sur les aflatoxines. « On essayait de voir comment aider les producteurs à réduire cette perte, dit-elle. Même après lavage la contamination ne disparaît pas complètement. On a trouvé la solution de transformer les graines contaminées en huile. »

L’huile d’arachide est très prisée en Afrique, selon la professeure, même si elle est relativement méconnue en Haïti. Toutefois, l’huile aussi doit être décontaminée, bien qu’elle requière moins de moyens que la décontamination des lots d’arachides. « On a découvert que l’exposition au soleil suffisait à réduire significativement la contamination. Cette exposition peut prendre plusieurs jours, mais j’étais agréablement surprise des résultats. Évidemment, il faut maintenant suivre cette expérience pendant plus de temps, pour s’assurer que les aflatoxines ne reviennent pas. »

La pratique n’est pas encore présentée aux producteurs dans le pays, mais Violette Guerrier reste confiante dans l’opportunité qu’elle peut représenter pour réduire la contamination aux aflatoxines. D’autres solutions existent et sont à encourager, en plus du simple triage des graines.

Pour Bénédique Paul, de bonnes pratiques pourraient permettre d’étiqueter les produits qui respectent le seuil tolérable d’aflatoxines, ce qui donnerait confiance aux consommateurs. Patrice Dion croit aussi que ce serait encourageant, car des études confirment que les consommateurs sont prêts à payer plus cher pour un produit de meilleure qualité.

Selon le professeur Bénédique Paul, la situation, même si elle reste critique, est moins alarmante qu’en 2016. « Je ne suis pas aussi inquiet, avoue le professeur. Beaucoup de gens sont au courant du problème. »

Les photos sont de: Carvens Adelson / HB News



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