Voilà pourquoi la mort de Paul Farmer est une perte énorme pour Haïti – HB News


Le médecin, fondateur de Zanmi Lasante, s’est éteint au Rwanda ce 21 février. Il avait 62 ans

Louise Catherine Ivers dirige le Massachusetts General Hospital School, le plus important hôpital d’enseignement de l’université Harvard aux États-Unis.

L’experte en maladie infectieuse était avec sa famille pour la célébration des présidents ce 21 février 2022, jour de congé aux États-Unis, quand elle reçoit un appel-choc d’une de ses collègues : Paul Farmer est mort.

« Je suis dévastée par cette nouvelle », déclare Ivers lors d’une entrevue téléphonique avec HB News.

Paul Farmer est connu pour avoir fondé l’organisation Zanmi Lasante, à Cange, au Plateau Central, dès 1983. Aujourd’hui, Partners in Health compte 4000 employés. L’institution, réputée pour la qualité de ses services, affirme desservir 1,2 million d’Haïtiens à travers ses hôpitaux et partenariats locaux.

Depuis ses débuts modestes sous la dictature de Jean Claude Duvalier, PIH a ouvert d’autres bureaux dans des pays défavorisés, avec pour mission d’apporter « les bienfaits de la science médicale moderne à ceux qui en ont le plus besoin et servir d’antidote au désespoir. »

Pérou. Rwanda. Malawi. Russie… Autant de pays qui aujourd’hui bénéficient de l’expertise des employés de Partners in Health, et de son icône mondiale de la santé, Paul Farmer.

« Il a changé la façon des gens de penser aux droits humains pour la santé, assure Louise Catherine Ivers. Paul quitte Haïti avec un système de santé qui prodigue des soins à des milliers de patients chaque année et il laisse le leadership de l’organisation entre les mains des Haïtiens. »

Paul Farmer jouit d’une influence importante sur des générations de médecins haïtiens et étrangers. Il inspire Ivers au point d’influencer sa venue à Cabaret pour la première fois en 2003. Pour Zanmi Lasante, elle y visitait des patients qui vivaient avec le VIH. Dès lors, la professionnelle rencontre un mentor et se découvre un pays de prédilection.

« Vingt ans après, je continue de revenir en Haïti », confie l’experte.

La mort de Paul Farmer terrasse les employés de Partners in Health en Haïti. « Il laisse dans le deuil son épouse, Didi Bertrand Farmer et leurs trois enfants », peut-on lire dans une note de presse transférée à HB News qui qualifie le décès « d’inattendu ». Les responsables de communication de l’organisation n’ont pas souhaité commenter davantage.

« Je suis choqué et attristé par cette perte, car il a été l’une de mes premières inspirations pour poursuivre une carrière en santé publique mondiale, déclare Kenny Moïse, un jeune médecin, chercheur à l’université Quisqueya.

Moïse cofonde integrAction en 2014, afin d’assurer l’éducation sanitaire de la population haïtienne. Il avait reçu un soutien de Partners in Health, pour approfondir ses études en médecine. « Je suis reconnaissant pour sa bourse et le mouvement qu’il a initié, et surtout ce qu’il a construit avec le peuple haïtien », déclare le contributeur régulier à Woy Magazine.

Paul Farmer ne séparait pas les questions politiques de la santé. À travers ses livres et interventions télé, il commentait l’actualité, et prenait position notamment contre l’ingérence des États-Unis, son pays, en Haïti. Zanmi Lasante avait supporté Jean-Bertrand Aristide, premier président élu démocratiquement en Haïti, en 1990.

Quand Aristide perd le pouvoir à la faveur d’un coup d’État en 1991, et en marge d’interventions des États-Unis, en 2004, Paul Farmer ne s’est pas tu. « Les conséquences de ces deux coups [d’États] contre le processus démocratique sont plus importantes que l’on ne le pense, déclarait-il un an après le séisme de 2010, lors d’une apparition télé. Ces interventions selon le médecin ont rendu le pays difficile à « gouverner ». Ce qui a grandement impacté la construction d’infrastructures de bases comme les « routes, égouts, écoles publiques et les [infrastructures] de communications. « Toutes ces structures demandent un semblant de sécurité et d’ordre », avait-il dit.

Dr Paul, teint pâle, éternellement flanqué de sa paire de lunettes, était un homme des grandes idées. Il a désigné l’expression créole, « li mouri bèt », comme ennemi central de son engagement pour les moins fortunés. Dans une vidéo publiée par PIH en 2009, il dévoile son plan contre ces décès « stupides », pouvant facilement être évité, avec un minimum de volonté et de compétences.

« Ce travail difficile et laborieux n’a jamais été une priorité mondiale, déclare-t-il. La bataille pour la santé comme droit humain a jusqu’à présent été un échec à cause d’un manque chronique de ressources. Mais aussi parce que l’on se trouve à la merci de ceux qui ont le pouvoir et l’argent pour décider le destin de centaines de millions de gens. »

Farmer s’en prenait aux initiatives dirigées depuis les pays occidentaux, fort souvent, en décalages avec les besoins réels des populations locales. « Chaque mort prématurée, et il y en a des millions chaque année, doit être considérée comme un échec de cette approche. »

Haïti se place aujourd’hui comme modèle mondial dans la lutte contre le VIH. D’autres pays, certes. Mais également des universités prennent exemple sur les réalisations de Zanmi Lasante durant les dernières décennies dans la bataille contre la maladie sexuellement transmissible, tueuse et porteuse de stigmates.

« Depuis vingt ans, Haïti est le premier pays parmi les plus pauvres à prendre correctement soin des malades du SIDA », confie Louise Catherine Ivers. La docteure se réjouit de l’impact du programme de PIH, aujourd’hui, répliqué au Rwanda ou à la Sierra Leone. « Les États-Unis s’en sont même inspirés pour lutter contre le Coronavirus. »

Zanmi Lasante s’appuie aujourd’hui sur un staff local, majoritairement, avec des Haïtiens dans les postes à responsabilité. Ivers n’a aucun doute : l’institution doit survivre la mort de son fondateur. « Quand on cesse d’avoir la foi dans ce qui est possible, ce sont les pauvres qui vont souffrir », disait toujours Paul Farmer, d’après la professeure à Harvard University.

« Paul Farmer donnait son cœur, dit-elle. Il demandait de travailler dur avec humilité et dans le respect. »



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