Voilà pourquoi les gangs se battent pour le contrôle de la Plaine du Cul-de-Sac – HB News


La plaine du Cul-de-Sac est passée d’une zone agricole très productive à un repaire de gangs disséminés dans plusieurs quartiers

Herold se voulait fort, mais sa voix était encore remplie d’émotions. Alors qu’il me parle, vingt-quatre heures ne se sont pas écoulées depuis qu’il s’est fait agresser par des bandits à Butte Boyer, près de la Croix-des-Missions. Le mécanicien revenait du travail lorsque des hommes lourdement armés lui sont tombés dessus.

« Ils m’ont encerclé en un rien de temps et m’ont menacé de leurs armes, raconte-t-il. Mais par chance l’un d’entre eux qui semblait être le chef a ordonné qu’on me laisse partir. Ils ont obéi ».

L’homme qui travaille à la Compagnie des tabacs Comme il faut était encore sous le choc. Pourtant dès le lendemain matin, 6 heures, il était déjà sur cette même route en direction du boulot. « Je n’ai pas vraiment le choix, dit-il. Que l’on décide de passer par Croix-des-missions ou par Drouillard, le risque est le même ». La réalité est que toute la Plaine du cul-de-sac s’est transformée en un bastion de gangs.

La zone constitue un territoire stratégique

En réalité, la zone constitue un territoire stratégique. Sony Laurole, doctorant en géopolitique à l’Université Paris VIII, croit que c’est la position géographique de cette grande plaine qui la rend attrayante pour les gangs. « Plusieurs routes interrégionales la traversent », souligne-t-il. Les possibilités de repli tactique sont grandes, et ils peuvent aussi se fondre dans la masse quand c’est nécessaire. De plus, la Plaine du Cul-de-Sac est liée à la partie est de l’île, par la route nationale qui mène à la République dominicaine. Cela permet aux groupes armés de s’approvisionner en fusils d’assauts depuis le pays voisin.

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Les bandits sont toujours en quête de territoires mal aménagés et surpeuplés pour se cacher. Avec ses bidonvilles, la Plaine devient un endroit propice. Elle est comme « compatible » au banditisme, affirme Laurole. Surtout que la localité, truffée de bidonvilles, rend l’accès difficile pour les forces de l’ordre. Et si jamais la police y pénètre, il y a la possibilité d’utiliser la population comme bouclier humain.

« C’est géostratégique, conclut Sony Laurole. Sans arme, un membre de gang peut facilement se faire passer pour un simple civil ».

La plaine du Cul-de-Sac est passée d’une zone agricole très productive à un repaire de gangs disséminés dans plusieurs quartiers. Whiler Jules, coordonnateur de l’Assemblée de Section communale de la première section troisième Belle vue de Tabarre, croit que cette réputation de zone fertile a été mise à mal par des vagues de migration interne, vers la plaine, après le tremblement de terre de 2010. Après cette catastrophe, des gens de partout sont venus s’y installer.

Jusque-là, affirme Jules, la plaine était habitée par des personnes qui peuvent s’identifier à la classe moyenne. Des terrains fertiles ont été construits, sans aucun contrôle.

Selon Sony Laurole, c’est de cette manière de faire désordonnée que résulte la reconfiguration de la Plaine. De nouveaux quartiers comme Canaan et Jérusalem se sont créés. Très vite, ils se sont convertis en d’énormes bidonvilles. Des groupes ont cherché à les contrôler sous prétexte d’y instaurer ordre et stabilité. C’étaient les débuts d’une insécurité généralisée. Rapidement, plusieurs jeunes de la région se sont armés et ont commencé à créer des gangs.

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Que la Plaine soit en proie au banditisme, c’est un fait. Une spécialiste en urbanisme, qui a préféré rester anonyme, n’est toutefois pas d’accord avec les raisons de cet envahissement des groupes armés illégaux. Cela ne vient pas d’un problème d’urbanisation, assure-t-elle.

« C’est un préjugé contre les gens pauvres, crie-t-elle. Les gangs qu’on a aujourd’hui sont un phénomène inédit. C’est de la criminalité. » S’ils sont dans « la politique », c’est simplement pour avancer un agenda criminel », continue l’experte. Les bidonvilles renvoient certes une mauvaise image, mais culpabiliser les habitants qui y vivent n’a pas de sens, selon elle.

Étant une zone de forte concentration populaire, la Plaine est un espace important pour les élections.

Plusieurs bureaux de la Police nationale d’Haïti sont basés en plaine. On y trouve la brigade d’intervention militaire, la direction départementale de l’Ouest, ou la brigade de lutte contre les trafics de stupéfiants… En d’autres termes, « il ne devait avoir aucune possibilité de développement de gangs », soulève Whiler Jules. Selon lui, l’insécurité dans cette région est politique. « La bataille [entre gangs] est certes pour le contrôle de plus de territoires, mais c’est la politique qui l’anime ».

Sony Laurole semble appuyer cette réflexion. « Étant une zone de forte concentration populaire, la Plaine est un espace important pour les élections. Cela dit, contrôler le plus de quartiers possible revient, pour tout politicien et potentiel candidat aux prochaines élections, à contrôler d’avance les voies ». Cela passe par les gangs, puisque les électeurs devront probablement voter les candidats que supportent les bandits qui contrôlent leur quartier.

Que des bandits essayent de maîtriser chaque zone n’étonne donc plus. Les localités qui n’ont pas encore de « chef » sont prises d’assaut par des groupes qui veulent les mettre sous leur coupe. Ce n’est pas seulement dans la plaine du Cul-de-Sac. Par exemple, le 26 mai 2022, un conflit a éclaté entre des groupes armés du quartier de Solino et des hommes du chef de gang dénommé Barbecue. Selon un habitant de ce quartier, plus précisément de la ruelle Achille, « Barbecue veut installer un de ses soldats comme chef à Nazon ». Un vent de panique a soufflé pendant plusieurs jours.

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On assiste à ce que Sony Laurole identifie comme une sorte de balkanisation du pays. Selon la zone contrôlée, la présence de la population n’est pas toujours nécessaire à ces bandits. Car, « même sans une forte concentration populaire, une zone peut être utilisée ». Il y a l’exemple de Martissant vidé de sa population et dont chacune des maisons est désormais une cachette.

Les gangs mettent l’État en déroute. C’est ce que regrette Emmanuel Pierre Saint, coordonnateur technique à la Direction de protection civile. Dans la Plaine du Cul-de-Sac ou ailleurs, les autorités n’arrivent pas à les défaire. Début mai 2022, la protection civile a dû accompagner des habitants de la Plaine qui fuyaient la guerre entre Chen Mechan et 400 Mawozo. La structure ne s’active pourtant qu’en période cyclonique ou lors des catastrophes naturelles. « Il ne s’agit pas de notre mission, ajoute-t-il, mais de celle de l’État », fait-il remarquer.

Des organisations de défense de droits de l’homme, comme le Réseau national de défense des droits humains, ont longtemps accusé l’administration du feu Jovenel Moïse, d’être de mèche avec certains gangs.

Emmanuel Pierre Saint croit quand même que si elles le veulent vraiment, les autorités peuvent résoudre le problème. C’est ce que pense aussi Whiler Jules, qui accuse l’Etat d’alimenter ces bandits. Il n’existe pas de preuves pour ces accusations. Mais des organisations de défense de droits de l’homme, comme le Réseau national de défense des droits humains, ont longtemps accusé l’administration du feu Jovenel Moïse, d’être de mèche avec certains gangs.

Nullement contre l’idée que le banditisme soit politique, Sony Laurole se questionne. Ces personnes qui sont membres de gangs, le géographe doute de leur capacité non seulement à s’autoapprovisionner en armes, mais aussi à comprendre tout l’enjeu de leurs agissements. « Ce sont des instruments », conclut-il. De qui ? Pourquoi ? Quel est le projet ?… La liste de questions sans réponse est encore bien longue.

Photo de couverture : A l’entrée de la route « 9 » se trouve un petit poste de police. Image de Frantz Cinéus pour HB News.



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